Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/79

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l’argent !… Cependant, mon vieux, ne t’emballe pas trop sur cette idée. Évidemment ma pauvresse n’est pas la première venue. C’est une chrysalide joyeuse de se transformer. Où donc est le mal ? Elle obéit à sa nature. Eh ! bien, après ? Pourquoi sa figure mentirait-elle ? Jamais une farceuse, même en espérance, ne pourrait se réjouir avec un pareil abandon. Elle ne manquerait pas de me faire sentir que ça lui est dû et m’offrirait, pour me gratifier de mon zèle, une très belle gueule en mastic où sa dignité serait empreinte. L’enfantillage de cette grande fille me ravit au contraire, et c’est bien possible, après tout, qu’elle ait un cœur adorable. « Plus une femme est sainte, me disait une fois Marchenoir, et plus elle est femme. » Il doit avoir raison, comme toujours. Celle-là n’est peut-être pas tout à fait une sainte et, certainement, elle n’est pas neuve. Elle se sera fait prendre et lâcher salement par quelque Capétien de la pommade ou quelque fugace trouvère du petit négoce. Éternelle histoire de ces lamentables toquées ! Mais il se peut que le colimaçon ait glissé sur elle sans laisser la nacre malpropre de son souvenir. D’ailleurs, je m’amuserai à la faire parler en déjeunant et je verrai bien la couleur de ses pensées.

Comme il en était là de ses propres réflexions, la voiture s’arrêta devant la porte monumentale du Temple de notre vraie foi.

— Ah ! mon enfant, reprit-il aussitôt d’une voix très distincte, nous sommes arrivés, descendez la première et dépêchons-nous, s’il vous plaît !