Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/83

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dissipèrent ou, du moins, refoulèrent jusqu’à la base du cimier noir de sa chevelure, le nuage mobile de son tourment.

— Ma chère Clotilde, disait Gacougnol, les anciens juifs avaient un nom pour chacun des deux crépuscules. Celui du matin s’appelait le crépuscule de la Colombe et celui du soir le crépuscule du Corbeau. Votre visage de mélancolie me fait penser à ce dernier… Je veux faire sur vous une grande épreuve. Supposez-moi, pour un instant, un très vieil ami que vous auriez perdu l’espérance de revoir et que vous avez eu la joie de rencontrer, il y a deux heures. Dites-vous, même, si vous le préférez, que je suis peut-être, qui sait ? le bonhomme providentiel, l’instrument désigné pour transformer votre existence, de même que j’ai transformé votre costume, — je ne sais pas comment, par exemple, — et racontez-moi bonnement votre histoire. Elle est douloureuse, j’en suis persuadé, mais je devine qu’elle n’est pas très compliquée ni très longue, et nous aurons encore le temps d’arriver au Jardin des Plantes. Est-ce trop vous demander ?… Vous comprenez bien, mon enfant, que j’ai besoin de vous mieux connaître. Je ne sais de vous que votre nom et c’est à peine si j’entrevois très confusément votre situation… Je me suis quelquefois amusé, comme tant d’autres, à faire raconter leur histoire à de malheureuses diablesses qui me débitaient d’immenses bourdes, me prenant de bonne foi pour quelque jobard, sans se douter que j’étudiais précisément leur façon de mentir… Avec vous, Clotilde, c’est autre chose.