Page:Boccace - Décaméron.djvu/120

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mêmes, étant toutes comme mortes de peur ou en proie aux angoisses de l’estomac ; de quoi la peur de la dame devint plus grande encore. Mais néanmoins, la nécessité de prendre une décision la poussant, attendu qu’elle se voyait là toute seule, et sans savoir où elle était, elle stimula celles de ses compagnes qui étaient encore vivantes et les fit lever ; celles-ci ne sachant où les hommes s’en étaient allés et voyant le navire lutter contre le rivage et plein d’eau, se mirent à se lamenter avec elle. L’heure de none était déjà proche qu’elles n’avaient encore vu personne sur le rivage ou autre part, à qui elles pussent inspirer quelque pitié et qui les secourût. Sur l’heure de none, revenant par aventure de chez lui, passa par là un gentilhomme dont le nom était Pericon da Visalgo, suivi de plusieurs de ses familiers à cheval, lequel voyant le navire, comprit aussitôt de quoi il s’agissait, et ordonna à un des familiers de monter sans retard sur le navire et de lui dire ce qu’il y aurait trouvé. Le familier, encore qu’il éprouvât quelque difficulté à ce faire, parvint cependant à y monter, et trouva la gente jeune fille avec les quelques compagnes qui lui restaient, et qui se tenait timidement cachée sous le bec de la proue du navire. Dès qu’elles le virent, pleurant, elles implorèrent à plusieurs reprises sa miséricorde ; mais voyant qu’elles n’étaient pas comprises de lui, et qu’elles ne le comprenaient pas, elles s’efforcèrent de lui expliquer par gestes leur mésaventure. Le familier ayant tout regardé de son mieux, raconta à Pericon ce qu’il y avait sur le navire ; sur quoi Pericon, ayant promptement fait descendre à terre les femmes et les choses les plus précieuses qui s’y trouvaient, s’en fut avec elles dans son château ; et là les femmes s’étant réconfortées par la nourriture et le repos, il comprit à ses riches vêtements, que la dame qu’il avait trouvée devait être une grande et gente dame qu’il reconnut aussi au respect que toutes les autres avaient pour elle seule. Et bien que la dame fut toute pâle et très fatiguée, à cause de la mer, cependant ses beautés n’échappèrent point à Pericon ; pour quoi il résolut soudain en lui-même, si elle n’avait point de mari, de la prendre pour femme, et s’il ne la pouvait avoir pour femme d’obtenir ses faveurs.

« Pericon était homme de fière prestance et très robuste ayant pendant quelques jours fait servir abondamment la dame, cette dernière s’était de la sorte entièrement rétablie. Pour quoi, voyant qu’elle était belle au delà de toute imagination, et fort ennuyé de ne pouvoir la comprendre et de n’être point compris d’elle, et de ne pouvoir ainsi savoir qui elle était, démesurément enflammé cependant par sa beauté, il s’efforça, par gestes plaisants et amoureux, de l’amener à satisfaire ses désirs ; mais cela ne servait à rien ;