Page:Boccace - Décaméron.djvu/165

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vous aurez eu plus de temps pour y penser, que parce qu’il sera encore plus beau de restreindre un peu la licence de nos nouvelles, j’ai pensé que l’on devra deviser de ceux qui par leur industrie ont acquis ce qu’ils avaient longtemps désiré, ou qui ont recouvré ce qu’ils avaient perdu. Sur ce, que chacun pense à dire quelque chose qui puisse être utile ou tout au moins agréable à la compagnie, le privilège de Dioneo étant toujours sauvegardé. — »

Chacun loua le langage de la reine et l’ordre proposé par elle, et ils décidèrent qu’il en serait ainsi. Après quoi la reine, ayant fait appeler son sénéchal, lui indiqua avec précision où il devrait faire mettre les tables le soir, et ce qu’il devait faire ensuite pendant tout le temps de son commandement. Et cela fait, s’étant levée ainsi que toute sa compagnie, elle donna licence à chacun de faire ce qui lui plairait le plus. Les dames et les hommes se dirigèrent en conséquence vers un petit jardin, et là, après qu’ils se furent un peu promenés, l’heure du souper venue, ils soupèrent avec joie et plaisir, et s’étant levés de table dès qu’il plut à la reine, Emilia menant la danse, la canzone suivante fut chantée par Pampinea, les autres dames lui répondant :


 Quelle dame chantera, si non moi
  Qui suis satisfaite en tous mes désirs ?

 Viens donc, Amour, cause de tout mon bien,
  De tout espoir et de tout effet joyeux ;
  Chantons ensemble un peu,
  Non les soupirs et les peines amères
  Qui me font présentement tes plaisirs plus doux,
  Mais bien le feu éclatant
  Au milieu duquel je brûle et je vis en liesse et en joie,
  T’adorant comme mon Dieu.

 Tu m’as dis devant les yeux, ô Amour,
  Le premier jour que tes feux me pénétrèrent,
  Un jeune homme tel,
  Que, pour la beauté, l’ardeur, la vaillance,
  On n’en trouverait jamais un meilleur,
  Ni même un qui l’égalerait.
  Je m’enflammai tellement pour lui, qu’aujourd’hui
  J’en chante avec toi, joyeuse, ô mon seigneur.

 Et ce qui, en cela, m’est un souverain plaisir,
  C’est que je lui plais autant qu’il me plaît.
  Grâce à toi, ô Amour.