Page:Boccace - Décaméron.djvu/192

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plaisir et dit au chevalier : « — Messire, quand vous me donneriez tout ce que vous possédez au monde, vous ne pourriez avoir mon palefroi par voie d’achat ; mais vous pouvez bien l’avoir dès qu’il vous plaira, à la condition qu’avant de vous le livrer, je puisse, avec votre permission et en votre présence, adresser quelques mots à votre femme, mais assez loin de tout le monde pour que je ne sois entendu de personne autre qu’elle. — » Le chevalier, poussé par l’avarice, et espérant se moquer de lui, répondit que cela lui plaisait et que, dès qu’il le voudrait, la chose se ferait. Puis, l’ayant laissé dans la salle de son palais, il alla dans la chambre de sa femme, et après lui avoir dit comment il pouvait facilement gagner le palefroi, il lui ordonna de venir écouter le Magnifique, mais il lui recommanda de se bien garder de rien lui dire, ni de lui répondre peu ou prou. La dame blâma beaucoup cela, mais pourtant, voulant se conformer aux désirs de son mari, elle dit qu’elle le ferait, et suivant messer Francesco, elle alla dans la salle écouter ce que le Magnifique voulait lui dire. Celui-ci, ayant renouvelé ses conventions avec le chevalier, alla s’asseoir avec la dame dans un coin de la salle, loin de tout le monde, et se mit à dire ainsi :

« — Valeureuse dame, je suis certain que vous êtes assez avisée pour avoir depuis longtemps compris à quel amour pour vous m’a conduit votre beauté, laquelle, sans aucun doute, surpasse celle de toutes les autres femmes que j’aie jamais vues. Je passe sous silence les louables manières et les singulières vertus qui sont en vous et qui suffiraient à prendre le cœur de tout homme ; et pour ce, il n’est pas besoin que je démontre par mes paroles que mon amour est le plus grand et le plus fervent que jamais homme ait porté à aucune dame ; et j’irai ainsi, sans aucun doute, pendant tout le temps que ma misérable vie soutiendra mes membres et plus encore, car si l’on s’aime là-bas comme ici, je vous aimerai éternellement. Pour quoi, vous pouvez être sûr que vous n’avez nulle chose, qu’elle soit précieuse ou vile, que vous deviez estimer vôtre en toutes circonstances, autant que moi et tout ce qui m’appartient. Et afin que vous en ayez une preuve bien certaine, je dois vous dire que je considérerais comme la plus grande faveur que vous me commandassiez de faire quelque chose en mon pouvoir qui vous plût, car il faudrait, moi ordonnant, que tout le monde m’obéit promptement. Donc, si je suis ainsi à vous, comme vous entendez que je suis, je m’enhardirai non sans raison à adresser mes prières à votre beauté, de laquelle seule me peut venir toute ma paix, tout mon bien, tout mon salut, et non d’ailleurs. Et ainsi, ô mon cher bien et l’unique es-