Page:Boccace - Décaméron.djvu/195

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


le Magnifique se leva, et revint vers le chevalier qui, le voyant levé, vint à sa rencontre et lui dit en riant : « — Que t’en semble ? t’ai-je bien tenu ma promesse ? — » « — Non, Messire — répondit le Magnifique — car vous m’aviez promis de me faire parler avec votre femme, et vous m’avez fait parler à une statue de marbre. — » Cette parole plut beaucoup au chevalier qui, bien qu’il eût bonne opinion de la dame, en prit encore une meilleure et dit : « — Maintenant, il est bien à moi, le palefroi qui était à toi ? — » À quoi le Magnifique répondit : « — Oui, messire, mais si j’avais cru retirer de la faveur que vous m’avez faite le fruit que j’en ai retiré, je vous l’aurais donné sans vous la demander ; et maintenant plût à Dieu que j’eusse fait ainsi, pour ce que vous avez acheté le palefroi et que je ne vous l’ai pas vendu. — » Le chevalier rit de cela, et étant désormais pourvu d’un palefroi, il se mit en route peu de jours après, et s’en alla vers Milan pour y exercer la charge de Podestat.

« La dame restée libre dans sa maison, repensant aux paroles du Magnifique et à l’amour qu’il lui portait, ainsi qu’au palefroi qu’il avait donné pour l’amour d’elle, et le voyant passer souvent de sa fenêtre, se dit en elle-même : — Que fais-je ; pourquoi perdre ma jeunesse ? mon mari s’en est allé à Milan et ne reviendra pas de six mois ; et quand me compensera-t-il jamais de cette absence ? sera-ce quand je serai vieille ? et en outre, quand trouverai-je jamais un amant comme le Magnifique ? Je suis seule et n’ai à craindre personne ; je ne sais pourquoi je ne prends pas de bon temps pendant que je peux ; je n’aurai pas toujours la facilité comme je l’ai présentement ; personne ne le saura jamais ; et si toutefois cela se devait savoir, il vaut mieux faire et se repentir après, que se repentir de n’avoir pas fait. — » Et ayant pris en elle-même cette résolution, elle suspendit un jour deux bonnets à la fenêtre du jardin, comme le Magnifique le lui avait dit. Ce que voyant le Magnifique, il fut très joyeux, et dès que la nuit fut venue, il s’en alla très secrètement et seul à la porte du jardin de la dame et la trouva ouverte ; de là, il gagna une autre porte qui donnait entrée dans la maison où il trouva la dame qui l’attendait. Le voyant venir, elle se leva pour aller à sa rencontre et le reçut avec une grandissime fête ; et lui, l’accolant et la baisant cent mille fois, il la suivit en haut par l’escalier ; là, s’étant couchés sans plus de retard, ils connurent les suprêmes jouissances de l’amour. Et bien que cette fois fût la première, ce ne fut pas la dernière, pour ce que tout le temps que le chevalier fut à Milan, et encore après son retour, le Magnifique revint bon nombre de fois, au grandissime plaisir de chacune des parties. — »