Page:Boccace - Décaméron.djvu/194

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« — Mon Magnifique, sans doute il y a grand temps que je me suis aperçue que ton amour pour moi est très grand et parfait, et maintenant je le vois encore plus par tes paroles, et j’en suis contente comme je le dois. Toutefois, si je t’ai paru dure et cruelle, je ne veux pas que tu croies qu’au fond de l’âme j’aie été ce que je paraissais être sur mon visage ; au contraire, je t’ai toujours aimé et je t’ai eu pour cher par-dessus tous les autres hommes ; mais il m’a fallu agir comme je l’ai fait par peur d’autrui, et pour conserver ma réputation d’honnêteté. Mais maintenant le temps est venu où je pourrai clairement te montrer si je t’aime, et te récompenser de l’amour que tu m’as porté et que tu me portes ; et pour ce, reprends courage et aie bonne espérance, car messer Francesco est sur le point d’aller dans peu de jours comme Podestat à Milan, comme tu sais, puisque pour l’amour de moi tu lui as donné le beau palefroi ; dès qu’il sera parti, je te promets sans faute, sur ma foi et pour le bon amour que je te porte, qu’au bout de peu de jours tu te trouveras avec moi, et que nous donnerons plaisir et entier achèvement à notre amour. Et de peur que je ne puisse pas une autre fois t’entretenir à ce sujet, je te dis dès à présent ceci : le jour où tu verras deux bonnets suspendus à la fenêtre de ma chambre qui donne sur notre jardin, le soir de la nuit suivante, prenant bien garde que tu sois vu, fais en sorte de venir me trouver par la porte du jardin ; tu me trouveras t’attendant, et nous aurons toute la nuit fête et plaisir l’un de l’autre, comme nous le désirons. — »

« Quand le Magnifique eût ainsi parlé à la place de la dame, il se mit à parler pour soi et répondit ainsi : « — Très chère dame, l’abondance de la joie que votre réponse m’a causée, m’a tellement ravi ma force, qu’à peine je puis faire une réponse pour vous en rendre de justes grâces ; et si je pouvais parler comme je désire, je ne trouverais pas de réponse assez longue pour pouvoir vous rendre pleinement grâce comme je voudrais, et comme il me faudrait le faire ; et pour ce, je laisse à votre considération discrète de connaître ce que je ne peux, malgré mon désir, vous faire savoir par mes paroles. Je vous dis seulement que je penserai sans faute à faire comme vous me l’avez ordonné ; et alors peut-être plus rassuré par le don si grand que vous m’avez concédé, je m’ingénierai selon mon pouvoir, à vous rendre les plus grandes grâces qu’il me sera possible. Or, il ne nous reste plus rien à nous dire ici pour le moment ; et pourtant, ma très chère dame, Dieu vous donne cette allégresse et ce bien que vous désirez le plus, et je vous recommande à Dieu. — »

Pour tout cela, la dame ne dit pas une parole ; sur quoi