Page:Boccace - Décaméron.djvu/208

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ils ont plus de souci de cela que de tout autre exercice. Et pour vous parler plus vrai, ceux-ci n’ont pas les chapes des moines, mais seulement les couleurs des chapes. Et là où les anciens désiraient le salut des hommes, ceux d’aujourd’hui désirent les femmes et les richesses ; et ils ont placé tout leur désir, et ils le placent à épouvanter par leurs rumeurs et leurs images les esprits des sots, et à leur persuader que les péchés se rachètent par les aumônes et par les messes, afin qu’on leur apporte — à eux qui, par fainéantise, et non par dévotion, se sont faits moines — sans qu’ils se donnent de peine, qui le pain, qui le vin, qui la pitance, pour l’âme de leurs trépassés. Et certes, il est vrai que les aumônes et les prières rachètent les péchés ; mais si ceux qui font les aumônes voyaient à qui ils les font, ou s’ils les connaissaient, ils les garderaient bien plutôt ou ils les jetteraient devant autant de pourceaux. Et pour ce qu’ils savent que moins les autres sont possesseurs de grandes richesses, plus ils sont, eux, à leur aise, ils s’ingénient par leurs clameurs et leurs épouvantails à détacher les autres de ces richesses auxquelles seules leurs désirs restent attachés. Ils crient contre la luxure des hommes, afin que ceux qui sont ainsi décriés renonçant aux femmes, les femmes restent à ceux qui décrient ; ils condamnent l’usure et les mauvais gains, afin que, choisis pour restituteurs, ils puissent faire leurs chapes plus larges pour chasser les évêchés et les autres prélatures avec ces mêmes gains qu’ils ont déclaré mener à perdition ceux qui les possédaient. Et quand ils sont repris de ces choses et de beaucoup d’autres blâmables qu’ils font, ils estiment qu’avoir répondu : faites ce que nous disons et non ce que nous faisons, est une excuse suffisante pour les plus gros péchés, comme s’il était plus possible aux brebis d’être résistantes et de fer, qu’aux pasteurs. Et combien il y en a de ceux à qui ils font une telle réponse qui ne l’entendent pas de la façon qu’ils la disent, une grande partie d’entre eux le savent. Les moines d’aujourd’hui veulent que vous fassiez ce qu’ils disent, c’est-à-dire que vous emplissiez leurs bourses de deniers, que vous leurs confiiez vos secrets, que vous observiez la chasteté ; que vous soyiez patient, que vous pardonniez les injures, que vous vous gardiez de médire, choses toutes très bonnes, toutes très honnêtes, toutes très saintes ; mais pourquoi vous disent-ils cela ? Pour que, eux, ils puissent faire ce qu’ils ne pourraient pas faire si les séculiers le faisaient. Qui ne sait que sans argent leur fainéantise ne pourrait durer ? Si tu dépenses ton argent pour tes plaisirs, le moine ne pourra fainéantiser dans l’ordre. Si tu vas avec les femmes d’alentour, les moines n’y pour-