Page:Boccace - Décaméron.djvu/213

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qu’il en arrive ainsi, pour votre honneur et pour le châtiment de qui l’a mérité, je suis venu ici vers vous. Comme vous savez, vous avez procédé avec rigueur contre Aldobrandino Palermini, et il vous semble avoir découvert que c’est lui qui a tué Tedaldo Elisei, et vous êtes sur le point de le condamner ; ce qui est très certainement faux, si comme je crois, je réussis à vous le montrer avant qu’il soit minuit, en vous mettant entre les mains les meurtriers de ce jeune homme. — »

« Le brave homme, que le sort d’Aldobrandino fâchait, prêta volontiers l’oreille aux paroles du pèlerin ; et après avoir causé de plusieurs autres choses avec lui, il fit, sur ses indications, prendre sur leur premier sommeil les deux frères aubergistes et leur servante, sans que ceux-ci fissent la moindre résistance ; et comme il s’apprêtait, pour savoir comment la chose s’était passée, à les faire mettre à la torture, ils ne le voulurent attendre, mais chacun de son côté d’abord, puis tous ensemble, ils avouèrent complètement que c’était par eux que Tedaldo, qu’ils ne connaissaient pas, avait été tué. Comme on leur en demanda le motif, ils dirent que c’était parce qu’il avait tourmenté la femme de l’un d’eux et voulu la forcer à satisfaire ses désirs pendant qu’ils n’étaient pas dans l’auberge. Le pèlerin, ayant su cela, prit congé du gentilhomme avec sa permission et s’en alla en cachette à la maison de madame Ermellina ; il la trouva seule qui l’attendait, également désireuse d’ouïr de bonnes nouvelles au sujet de son mari, et de se réconcilier pleinement avec son Tedaldo. Étant arrivé près d’elle, Tedaldo dit, d’un air joyeux : « — Ma très chère dame, réjouis-toi, car pour sûr tu auras ici demain ton Aldobrandino sain et sauf — » et pour lui donner de cela une plus entière croyance, il lui raconta tout ce qu’il avait fait. La dame, que ces deux événements si subit, c’est-à-dire revoir vivant Tedaldo qu’elle croyait vraiment avoir pleuré mort, et voir Aldobrandino délivré de tout péril, avaient rendue plus joyeuse qu’une autre le fut jamais, accola affectueusement et baisa son Tedaldo ; s’en étant allés ensemble au lit, ils firent d’un commun bon vouloir une gracieuse et joyeuse paix, prenant l’un de l’autre une délicieuse joie. Et comme le jour devint proche, Tedaldo se leva après avoir expliqué à la dame ce qu’il entendait faire, et l’avoir priée de nouveau de tenir cela très secret, et sortit de chez elle sous son habit de pèlerin, pour s’occuper, quand l’heure serait venue, des affaires d’Aldobrandino. Le jour venu, la Seigneurie estimant avoir pleine information de l’affaire, délivra promptement Aldobrandino, et quelques jours après, fit trancher la tête aux malfaiteurs à l’endroit même où le meurtre avait été commis.