Page:Boccace - Décaméron.djvu/217

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


comme saint, alors qu’il aurait plutôt dû être condamné comme coupable.

« Il y eut donc en Toscane, et il y a encore une abbaye comme nous en voyons beaucoup, et située dans un lieu peu fréquenté. De cette abbaye, fut fait abbé un moine qui en toute chose était très saint homme, hormis en ce qui concernait le commerce des femmes ; et il savait faire si prudemment, que quasi personne ne le soupçonnait, loin de le savoir, pour ce qu’il était tenu pour très saint et juste en toutes choses. Or, il advint que l’abbé étant lié avec un fort riche paysan du nom de Ferondo, homme matériel et grossier, sans éducation, et dont la fréquentation ne plaisait à l’abbé que parce qu’il prenait parfois amusement de sa simplicité, l’abbé s’aperçut que Ferondo avait pour épouse une très belle femme dont il s’amouracha si ardemment qu’il ne pensait jour et nuit à autre chose. Mais ayant entendu dire que Ferondo, bien qu’il fût en tout le reste simple et sot, était très avisé pour aimer sa femme et la surveiller, il s’en désespérait quasi. Cependant, comme il était très adroit, il fit si bien auprès de Ferondo, qu’il l’amena à venir parfois avec sa femme se promener dans le jardin de l’abbaye ; et là ils raisonnaient ensemble modestement de la béatitude de la vie éternelle, et des saintes œuvres d’un grand nombre d’hommes et de femmes des temps passés, tellement que le désir vint à la dame de se confesser à lui, et après en avoir demandé la permission à Ferondo, elle l’obtint.

« La dame étant donc venue se confesser à l’abbé, au grandissime plaisir de celui-ci, et s’étant mise à ses pieds, elle commença ainsi, avant de dire autre chose : « — Messire, si Dieu m’eût donné un vrai mari, ou s’il ne m’en eût pas donné, peut-être me serais-je rendue à vos exhortations d’entrer dans le chemin dont vous m’avez parlé et qui mène à la vie éternelle ; mais quand je considère ce qu’est Ferondo et sa sottise, je puis me dire veuve, et pourtant je suis mariée en cela que, lui vivant, je ne puis avoir un autre mari ; et lui, sot comme il est, sans que je lui en donne aucun motif, est tellement jaloux de moi, qu’à cause de cela je ne puis vivre avec lui, sinon dans les tribulations et les chagrins. Pour quoi, avant que j’en vienne à me confesser d’autre chose, je vous prie le plus humblement que je peux, qu’il vous plaise me donner à ce sujet quelque conseil, pour ce que, si de là ne surgit pas l’occasion pour moi de bien faire, il me servira peu de m’être confessée ou d’avoir accompli toute autre œuvre louable. — » Ce raisonnement toucha d’un grand plaisir l’esprit de l’abbé, car il lui parut que la fortune avait ouvert le chemin à son plus grand désir, et il dit : « — Ma fille, je