Page:Boccace - Décaméron.djvu/219

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qu’elle réside dans l’âme, et que ce que je vous demande est péché du corps. Mais quoi qu’il en soit, votre beauté désirée a eu tant de force, que l’amour me contraint à faire ainsi. Et je vous dis que vous pouvez, vous, être plus glorieuse de votre beauté que beaucoup d’autres femmes, en songeant qu’elle a plu aux saints qui sont habitués à voir les beautés du ciel ; et puis, bien que je sois abbé, je je suis homme comme les autres, et, comme vous voyez, je ne suis pas encore vieux. Et cela ne doit pas vous être pénible à faire, au contraire vous devez le désirer, pour ce que, pendant que Ferondo sera en purgatoire, je vous donnerai, vous faisant la nuit compagnie, cette consolation qu’il devrait, lui, vous donner ; et jamais de cela personne ne s’apercevra, chacun croyant, et plus peut-être, que je suis ce que vous croyiez vous-même que j’étais il y a un moment. Ne refusez pas la grâce que Dieu vous envoie, car elles sont nombreuses celles qui désiraient ce que vous pouvez avoir et ce que vous aurez, si vous croyez sagement mon conseil. En outre, j’ai de beaux joyaux et de belles pierreries, et je n’entends pas qu’ils soient à d’autres qu’à vous. Faites donc pour moi, ma douce espérance, ce que je fais pour vous volontiers. — »

« La dame tenait le visage baissé ; elle ne savait comment le refuser, et consentir ne lui paraissait pas bien ; pourquoi, l’abbé voyant qu’elle l’avait écouté et qu’elle retardait sa réponse, pensant l’avoir déjà à moitié convertie, ajouta beaucoup d’autres paroles semblables aux premières et ne s’arrêta pas qu’il ne lui eût mis en tête que ce serait bien agir ; pour quoi, toute honteuse, elle dit qu’elle était à ses ordres, mais qu’elle ne le pouvait faire avant que Ferondo fût en purgatoire. À quoi l’abbé, très content, dit : « — Et nous ferons qu’il y aille promptement ; vous ferez donc demain ou après-demain en sorte qu’il vienne ici me trouver. — » Et cela dit, il lui mit en cachette un bel anneau au doigt et la congédia. La dame, joyeuse du présent, et s’attendant à en avoir d’autres, rejoignit ses compagnes auxquelles elle se mit à raconter de merveilleuses choses sur la sainteté de l’abbé, et s’en revint avec elles à sa maison.

« Peu de jours après, Ferondo s’en alla à l’abbaye, où, dès que l’abbé le vit, il songea à l’envoyer en purgatoire. Et ayant retrouvé une poudre d’une vertu merveilleuse qu’il tenait d’un grand prince des pays du levant — lequel affirmait qu’elle était employée d’habitude par le Vieux de la montagne quand il voulait envoyer, en l’endormant, quelqu’un dans son paradis ou l’en retirer, et que donnée à plus forte ou plus petite dose, elle faisait, sans produire aucune lésion, plus ou moins dormir celui qui l’avait prise, de telle façon que pendant que son action durait, on n’aurait jamais