Page:Boccace - Décaméron.djvu/220

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dit que le dormeur était vivant, — il en prit autant qu’il en fallait pour faire dormir trois jours, et l’ayant versée dans un verre de vin un peu trouble, il le donna à boire dans sa cellule à Ferondo, sans que celui-ci s’en fût aperçu ; puis il le mena dans le cloître où il se mit avec plusieurs de ses moines à se divertir de ses sottises.

« Il ne se passa guère de temps sans que, la poudre agissant, Ferondo fût pris d’un tel sommeil dans la tête qu’il dormait tout debout et qu’il tomba tout endormi. L’abbé feignant de se troubler de cet accident, le fit déshabiller, envoya chercher de l’eau froide, la lui jeta au visage, et fit faire beaucoup d’autres tentatives, comme s’il voulait lui ramener la vie et le sentiment que quelques vapeurs de l’estomac ou d’ailleurs lui avaient enlevés. L’abbé et les moines voyant qu’il ne donnait, malgré tout cela, aucun signe de vie, lui tâtant le pouls et ne lui en trouvant pas, eurent tous pour certain qu’il était mort ; pour quoi, l’ayant envoyé dire à sa femme et à ses parents, ceux-ci accoururent tous sur-le-champ, et après qu’ils l’eurent pleuré quelque peu, l’abbé le fit mettre, vêtu comme il était, dans un cercueil. La dame s’en retourna chez elle et dit qu’elle n’entendait jamais se séparer d’un petit enfant qu’elle avait eu de lui ; et pour ce, restée en la maison, elle se mit à diriger le fils et la fortune qu’avait laissés Ferondo. Pendant la nuit l’abbé, accompagné d’un moine bolonais auquel il se confiait beaucoup et qui était arrivé le jour même de Bologne, se leva en cachette, tira Ferondo de son cercueil, et ils le portèrent tous deux dans un caveau où l’on ne voyait aucune lumière et qui servait de prison pour les moines qui avaient commis quelque faute ; puis, après lui avoir ôté ses vêtements et l’avoir vêtu comme un moine, ils le mirent sur un tas de paille et l’y laissèrent jusqu’à ce qu’il fût revenu à lui. Cela fait, le moine bolonais informé par l’abbé de ce qu’il aurait à faire, et personne autre n’en sachant rien, se mit à attendre que Ferondo reprît ses sens. Le jour suivant, l’abbé, accompagné d’un de ses moines, s’en alla sous prétexte de visite à la maison de la dame, qu’il trouva vêtue de noir et plongée dans la douleur, et après l’avoir un peu réconfortée, il lui rappela sa promesse. La dame se voyant libre et n’ayant plus l’empêchement de Ferondo ni de personne, ayant en outre vu au doigt de l’abbé un autre bel anneau, dit qu’elle était prête, et s’entendit avec lui pour qu’il vînt la nuit suivante. Pour quoi, la nuit venue, l’abbé, revêtu des habits de Ferondo, et accompagné de son moine, y alla, et coucha avec elle jusqu’au matin avec grandissime plaisir et contentement ; puis il s’en retourna à l’abbaye, faisant depuis très souvent le chemin pour le même service. Ayant dans ses allées et venues été rencontré par quelques personnes, on