Page:Boccace - Décaméron.djvu/264

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elles allèrent retrouver leurs trois amants qui les attendaient. Elles montèrent sans retard avec eux sur le navire, on donna des rames dans l’eau et l’on partit ; sans s’arrêter nulle part, ils arrivèrent le lendemain soir à Gênes, où les nouveaux amants prirent tout d’abord joie et plaisir de leur amour. Après s’être ravitaillés de tout ce dont ils avaient besoin, ils poursuivirent leur route, et d’un port à l’autre, avant le huitième jour, ils arrivèrent sans encombre en Crète où ils achetèrent de grands et beaux domaines tout près de la ville de Candie, sur lesquels ils firent bâtir de très belles et plaisantes habitations. Là, avec un nombreux domestique, des chiens, des oiseaux et des chevaux, ils se mirent à vivre joyeusement en noces et festins, avec leurs dames, en hommes les plus heureux du monde et comme de grands seigneurs.

« Sur ces entrefaites, de même que nous voyons chaque jour arriver que les choses les plus agréables ennuient quand on les a en trop grande abondance, il advint que Restagnone, qui avait beaucoup aimé la Ninetta et qui pouvait l’avoir à son plaisir et sans aucune crainte, se mit à s’en lasser et par conséquent à manquer d’amour pour elle. S’étant trouvé à une fête, il vit une jeune fille du pays ; celle-ci lui ayant souverainement plu, car elle était belle et gente dame, il la poursuivit de ses assiduités et se mit à donner pour elle de merveilleuses fêtes et galanteries ; de quoi la Ninetta s’apercevant, elle conçut à son sujet une telle jalousie, qu’il ne pouvait faire un pas sans qu’elle le sût et ne le harcelât ensuite par ses reproches et ses invectives. Mais de même que l’abondance des choses devient fastidieuse, la privation de ce qu’on désire augmente l’appétit ; ainsi les invectives de la Ninetta accroissaient les flammes du nouvel amour de Restagnone ; et comme par la suite du temps il advint — soit que Restagnone eût obtenu ou n’eût pas obtenu les faveurs de la dame aimée — que la Ninetta, qui que ce fût qui le lui rapportât, le tint pour vrai et qu’elle tomba dans une telle tristesse et de là dans une telle colère, puis dans une telle fureur, que l’amour qu’elle portait à Restagnone s’étant changé en haine acerbe, elle résolut, consumée par sa colère, de venger par la mort de Restagnone l’injure qu’elle s’imaginait avoir reçue. Et étant allée trouver une vieille Grecque, grande maîtresse en la composition des poisons, elle l’amena par promesses et par dons à faire une eau mortifère que, sans plus hésiter, elle donna à boire un soir à Restagnone qui avait chaud et qui ne se méfiait point de cela. La puissance de cette eau fut telle qu’avant que le matin fut venu, elle l’eut tué.

« Folco et Ughetto, ainsi que leurs dames, apprenant cette mort, sans savoir que leur ami était mort par le poison,