Page:Boccace - Décaméron.djvu/268

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pondit qu’elle brûlait d’un pareil amour, lui envoyant en témoignage un de ses plus précieux joyaux. Gerbino le reçut avec autant d’allégresse que n’importe quelle chose précieuse du monde ; il lui écrivit plusieurs fois par le même messager et lui envoya des présents très riches, échangeant avec elle des promesses certaines de se voir et de s’aboucher si la fortune le lui permettait.

« Pendant que les choses allaient de cette façon, tirant un peu plus au long qu’il n’était besoin, et la jeune fille et Gerbino brûlant d’amour chacun de leur côté, il advint que le roi de Tunisie la maria au roi de Grenade ; de quoi elle fut courroucée outre mesure, pensant que non seulement une grande distance allait la séparer de son amant, mais qu’elle lui était entièrement ravie ; et si elle en avait vu le moyen, afin d’éviter que cela arrivât, elle se serait volontiers enfuie de chez son père et serait allée trouver Gerbino. Gerbino de son côté apprenant ce mariage, en fut dolent outre mesure, et songeait souvent en lui-même s’il ne trouverait pas un moyen de l’enlever de force, s’il advenait qu’on l’envoyât par mer à son mari. Le roi de Tunisie avait appris quelque chose de cet amour et du projet de Gerbino ; doutant de sa propre valeur et de sa puissance, et le temps où il devait faire partir sa fille approchant, il envoya un messager au roi Guillaume pour lui signifier ce qu’il entendait faire, et qu’il ne le ferait qu’autant qu’il serait assuré par lui de n’en être empêché ni par Gerbino, ni par un autre. Le roi Guillaume, qui était vieux et qui n’avait rien su de l’amour de Gerbino, ne soupçonnant pas que c’était pour cela qu’on lui demandait une telle sûreté, l’accorda libéralement, et en signe de consentement envoya son gant au roi de Tunis. Celui-ci, dès qu’il eut reçu le gage, fit apprêter dans les port de Carthagène un grand et beau navire, y fit mettre tout ce qui était nécessaire à celle qui devait y monter, et le fit armer et préparer pour envoyer sa fille à Grenade ; puis il n’attendit plus qu’un temps favorable. La jeune femme qui voyait et savait tout cela, envoya secrètement un de ses serviteurs à Palerme, et lui donna l’ordre d’aller saluer de sa part le beau Gerbino et de lui dire qu’avant peu de jours elle devait partir pour Grenade ; pour quoi on verrait maintenant s’il était aussi vaillant homme qu’on disait et s’il l’aimait autant qu’il l’avait déclaré plusieurs fois.

« Celui à qui avait été confié l’ambassade la fit très bien et revint à Tunis. Gerbino, apprenant cela, et sachant que le roi Guillaume son aïeul avait donné un gage de sûreté au roi de Tunis, ne savait que faire ; mais pourtant, aiguillonné par son amour, ayant entendu les paroles de la dame et craignant de paraître lâche, il s’en alla à Messine où il