Page:Boccace - Décaméron.djvu/269

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fit rapidement armer deux galères, y plaça de vaillants hommes d’armes et se dirigea avec elles vers la Sardaigne, pensant que le navire de la dame devait passer par là. Le fait ne tarda pas à lui donner raison ; il n’était pas là de quelques jours, que le navire, poussé par un petit vent, arriva à l’endroit même où il s’était arrêté pour l’attendre. Gerbino, le voyant, dit à ses compagnons : « — Seigneurs, si vous êtes aussi vaillants que je vous tiens, je crois qu’aucun de vous n’est sans avoir senti ou sans sentir l’amour, sans lequel, comme je l’estime moi-même, nul mortel ne peut avoir ni vertu ni bien ; et si vous avez été ou si vous êtes amoureux, il vous sera facile de comprendre ce que je désire. J’aime, et Amour me pousse à vous donner la présente fatigue ; l’objet que j’aime est dans le navire que vous voyez devant vous. Ce navire, avec ce que je désire le plus, est plein de grandissimes richesses, dont, si vous êtes de vaillants hommes, avec peu de peine et en combattant virilement, nous pouvons nous rendre maîtres. De cette victoire, je ne cherche qu’une part pour moi, c’est-à-dire une dame pour l’amour de qui j’ai pris les armes ; tout le reste vous appartiendra libéralement. Allons donc, et attaquons vaillamment le navire. Dieu, favorable à notre entreprise, le tient arrêté ici sans lui prêter le secours du vent. — »

« Il n’était pas besoin au beau Gerbino de tant de paroles, pour ce que les Messiniens qui étaient avec lui, ardents de rapine, étaient déjà disposés dans leur idée à faire ce à quoi Gerbino les engageait par ses paroles. Pour quoi, à la fin de son discours, un grand cri de : Qu’il en soit ainsi ! s’éleva, et les trompettes sonnèrent. On prit les armes, et battant l’eau des rames, on parvint au navire. Ceux qui étaient sur le navire, voyant de loin venir les galères, et ne pouvant fuir, s’apprêtèrent à se défendre. Le beau Gerbino leur fit dire qu’on envoyât les patrons du navire sur les galères, s’ils ne voulaient pas accepter le combat. Les Sarrazins, ayant reconnu qui ils étaient et ce qu’ils demandaient, dirent qu’on les attaquait contre la foi donnée à leur roi, et pour le prouver, ils montrèrent le gant du roi Guillaume, et refusèrent, à moins d’y être contraints par force, de se rendre ou de donner quoi que ce soit de ce qui était sur le navire. Gerbino qui avait vu sur la poupe du navire la dame, bien plus belle encore qu’il ne pensait, et plus enflammé qu’avant, répondit quand on lui montra le gant, qu’il n’y avait point là de faucons, partant qu’il n’était pas besoin de gants, et que, puisqu’ils ne voulaient pas donner la dame, ils s’apprêtassent à recevoir la bataille, laquelle sans plus attendre ils commencèrent en se lançant mutuellement des traits et des pierres. Ils combattirent longuement de la