Page:Boccace - Décaméron.djvu/286

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fille d’un tailleur notre voisin, nommée la Salvestra, que si nous ne la lui ôtons pas de devant les yeux, il la prendra d’aventure un jour pour femme sans que personne le sache, ce dont je ne me consolerai jamais ; ou bien il se consumera pour elle s’il la voit marier à un autre. Et pour ce, il me semble que, pour fuir ce danger, vous devez l’envoyer loin d’ici, quelque part, servir dans une boutique ; parce que, en l’éloignant de façon qu’il ne puisse plus la voir, elle lui sortira de l’esprit, et nous pourrons ensuite lui donner pour femme quelque jeune fille bien née. — »

« Les tuteurs dirent que la dame parlait bien et qu’ils feraient dans ce sens selon qu’ils pourraient ; et ayant fait appeler le jeune garçon dans la boutique, l’un d’eux se mit à lui dire très affectueusement : « Mon fils, tu es maintenant grandet ; il est bon que tu commences à voir par toi-même dans tes affaires ; pour quoi, nous serions fort contents que tu allasses un peu à Paris où tu verras comment se trafique une grande partie de ta richesse, sans compter que là-bas tu deviendras meilleur, mieux élevé et plus homme de bien que tu ne ferais ici, en voyant ces seigneurs, ces barons et ces gentilshommes qui y vivent en grand nombre, et en apprenant leurs belles manières ; puis tu pourras revenir ici. — » Le jeune garçon écouta attentivement, et répondit d’un ton bref qu’il n’en voulait rien faire, pour ce qu’il croyait pouvoir aussi bien qu’un autre rester à Florence. Les braves gens, entendant cela, le réprouvèrent encore avec plus de paroles ; mais ne pouvant en tirer une autre réponse, ils le dirent à la mère. Celle-ci, très irritée de cela, non de ce qu’il ne voulait pas aller à Paris, mais de son amoureux entêtement, lui fit de grands reproches ; puis, l’amadouant par de douces paroles, elle se mit à le flatter et à le prier doucement qu’il consentît à faire ce que voulaient ses tuteurs ; et elle sut tant lui dire, qu’il consentit à s’en aller pendant un an, mais non plus ; et ainsi fut fait.

« Girolamo étant donc allé à Paris, fièrement énamouré, y fut retenu deux ans, toujours renvoyé d’aujourd’hui à demain. Quand il en revint, plus amoureux que jamais, il trouva la Salvestra mariée à un bon jeune homme qui construisait des tentes, de quoi il fut dolent outre mesure. Mais enfin, voyant qu’il ne pouvait en être autrement, il s’efforça de s’en consoler. Ayant découvert l’endroit où était sa maison, il commença, selon l’habitude des jeunes amoureux, à passer devant chez elle, croyant qu’elle ne l’avait pas plus oublié qu’il ne l’avait oubliée lui-même. Mais les choses allaient de toute autre façon ; elle ne se souvenait pas plus de lui que si elle ne l’avait jamais vu ; et si pourtant elle se le