Page:Boccace - Décaméron.djvu/287

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rappelait quelque peu, elle témoignait bien du contraire, de quoi en peu de temps le jeune homme s’aperçut, et non sans grandissime douleur. Néanmoins il faisait tout ce qu’il pouvait pour cacher ce chagrin dans son âme ; mais ne pouvant y parvenir, il résolut, dût-il en mourir, de lui en parler à elle-même. S’étant informé auprès de quelque voisin comment la maison de son amie était faite, un soir qu’elle et son mari étaient allés veiller avec leurs voisins, il y entra sans être vu, se cacha dans sa chambre derrière des toiles à tentes qu’on y avait étendues, et attendit jusqu’à ce qu’ils fussent de retour et qu’ils se fussent mis au lit.

« Quand il vit le mari endormi, il s’en alla à l’endroit où il avait vu que la Salvestra s’était couchée, et lui ayant posé la main sur la poitrine, il lui dit doucement : « — Ô mon âme, dors-tu déjà ? — » La jeune femme, qui ne dormait pas, voulut crier ; mais le jeune homme se hâta de dire : » — Pour Dieu, ne crie pas, car je suis ton Girolamo. — » Ce qu’entendant celle-ci, elle dit, toute tremblante : « — Eh ! pour Dieu, Girolamo, va-t’en. Il est passé ce temps de notre enfance où il ne nous était pas défendu de nous aimer. Je suis, comme tu vois, mariée ; par conséquent ce n’est plus bien à moi de penser à un autre homme qu’à mon mari. Pour quoi, je te prie, au nom de Dieu, de t’en aller ; car si mon mari t’entendait, encore qu’un autre mal n’en advînt, il s’ensuivrait que je ne pourrais plus jamais vivre en paix avec lui, alors qu’aimée de lui, je demeure avec lui en tout bien et tranquillité. — » Le jeune homme, entendant ces paroles, ressentit une violente douleur. Il eut beau lui rappeler le temps passé et son amour nullement oublié malgré la distance, et y mêler de nombreuses prières et de grandes promesses, il n’obtint rien. Pour quoi, désireux de mourir, il la pria finalement qu’en faveur de tant d’amour, elle souffrît qu’il se couchât à côté d’elle, jusqu’à ce qu’il pût se réchauffer un peu, car il s’était tout gelé en l’attendant, lui promettant qu’il ne lui dirait rien, qu’il ne la toucherait pas, et qu’il s’en irait dès qu’il serait un peu réchauffé. La Salvestra, ayant quelque compassion de lui, le lui permit aux conditions fixées par lui-même. Le jeune homme donc se coucha à côté d’elle sans la toucher ; là, songeant au long amour qu’il lui avait porté et à sa dureté présente, à son espérance perdue, il résolut de ne plus vivre ; et retenant en lui ses esprits, sans dire mot, il ferma les poings et mourut à côté d’elle.

« Au bout de quelques instants, la jeune femme s’étonnant de sa contenance, craignant que son mari ne se réveillât, se mit à dire : « — Eh ! Girolamo, pourquoi ne t’en vas-tu pas ? — » Mais ne l’entendant pas répondre, elle pensa qu’il s’était endormi. Pour quoi, ayant étendu la main pour