Page:Boccace - Décaméron.djvu/298

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« — Messire, vous savez quel homme c’est que Ruggieri da Jeroli ; lui ayant plu, autant par peur que par amour, j’ai consenti il y a quelque temps à devenir sa maîtresse. Sachant qu’hier vous n’étiez pas ici, il me pressa tellement que, l’introduisant chez vous, je le menai coucher avec moi dans ma chambre ; et comme il avait soif, et que je n’avais pas le temps de chercher de l’eau ou du vin, ne voulant pas d’ailleurs que votre femme qui était au salon me vît, et me rappelant avoir vu dans votre chambre une fiole d’eau, j’allai la chercher et je la lui donnai à boire, puis je la remis où je l’avais prise ; et je vois que vous avez fait à ce sujet un grand bruit dans la maison. Et certes, je confesse que je fis mal ; mais quel est celui qui n’a pas mal agi quelquefois ? Je suis très marrie d’avoir fait cela ; non pas tant pour la chose elle-même, que pour ce qui s’en est suivi, car Ruggieri est sur le point d’en perdre la vie. Pour quoi, autant que je peux, je vous prie de me pardonner et de me permettre d’aller lui venir en aide en ce que par moi se pourra. — » Le médecin, entendant cela, quelque colère qu’il eût, répondit en souriant : « — Tu t’en es donné toi-même le châtiment, puisque, là où tu croyais avoir cette nuit un jeune homme qui t’aurait bien secoué la pelisse, tu as eu un méchant dormeur ; et pour ce va, et vois à sauver ton amant, et dorénavant garde-toi de plus le mener dans la maison, car je te paierais de cette fois et de l’autre. — »

« La servante estimant que, pour la première tentative, elle avait bien opéré, aussitôt qu’elle put, s’en alla à la prison où était Ruggieri, séduisit tellement le geôlier, que celui-ci la laissa parler au prisonnier. Dès qu’elle l’eût informé de ce qu’il devait répondre au Stadico s’il voulait échapper au péril, elle fit si bien qu’elle parvint jusqu’au juge criminel, lequel avant de consentir à l’écouter, pour ce qu’elle était fraîche et gaillarde, voulut attacher son croc à la pauvre fille du bon Dieu. Elle, pour en être plus favorablement écoutée, ne fut nullement revêche, et la besogne faite, elle dit : « — Messire, vous avez ici Ruggieri da Jeroli, pris pour un voleur, et ce n’est pas vrai. — » Et commençant par le commencement, elle lui conta l’histoire jusqu’au bout ; comment elle, étant sa maîtresse, l’avait mené dans la maison du médecin, et comment elle lui avait donné à boire l’eau préparée, ne sachant ce qu’elle était, et comment le croyant mort, elle l’avait mis dans le coffre. Puis, elle lui dit ce qu’elle avait entendu entre le menuisier et le propriétaire du coffre, lui montrant par cela de quelle façon Ruggieri avait été introduit dans la maison des usuriers. Le juge voyant qu’il était facile de vérifier si c’était la vérité, s’informa d’abord près du médecin si ce qu’elle avait dit de l’eau était vrai,