Page:Boccace - Décaméron.djvu/300

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dès maintenant je veux et j’ordonne que chacun se prépare à parler demain de ce qui est advenu d’heureux aux amants, après quelques cruels et malencontreux accidents. — » Cette proposition plut à tous. Et après qu’elle eût fait venir le sénéchal, et disposé avec lui des choses opportunes, toute la société s’étant levée se dispersa joyeusement jusqu’à l’heure du souper.

Tous donc, partie par le jardin dont la beauté ne devait pas les fatiguer de longtemps, partie vers les moulins qui moulaient en dehors, se mirent à prendre qui de çà, qui de là, suivant leurs fantaisies, des amusements divers jusqu’à l’heure du souper, laquelle étant venue, tous se réunirent, comme d’habitude, près de la belle fontaine, où ils soupèrent et furent bien servis et à leur grandissime plaisir. Levés de là, selon leur habitude aussi, ils se mirent à danser et à chanter, et Philomène menant la danse, la reine dit :« — Philostrate, je n’entends pas dévier de ce qu’ont fait mes prédécesseurs, mais, de même qu’ils ont fait, j’entends que par mon ordre on chante une chanson ; et pour ce que je suis persuadée que tes chansons ressemblent à tes nouvelles, afin qu’il n’y ait pas d’autres jours que celui-ci troublé par le récit de tes infortunés amants, nous voulons que tu en dises une qui te plaira le plus. — » Philostrate répondit qu’il le ferait volontiers ; et sans retard il se mit à chanter en cette guise :


  En pleurant, je montre
    Combien se plaint avec raison un cœur
    De ce qu’Amour soit trahi dans sa foi.

  Amour, alors que premièrement
    Tu as placé en mon cœur celle pour qui je soupire,
    Sans en espérer de salut,
    Tu me l’as montrée si remplie de vertu,
    Que j’estimai léger tout martyre
    Qui, dans mon esprit resté dolent,
    Par toi me serait advenu.
    Mais mon erreur,
    Je la connais maintenant, et non sans douleur.

  Ce qui m’a fait connaître mon erreur,
    C’est de me voir abandonné de celle
    En qui seule j’espérais ;
    Car alors que je pensais être le plus
    Dans sa faveur et son favori,
    Je m’aperçus que, sans se soucier de la peine
    Que me causerait ma future disgrâce,