Page:Boccace - Décaméron.djvu/308

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son père en ami et paisiblement, j’ai voulu, contraint par l’amour, avoir de vous en ennemi par les armes. Et pour ce, j’entends être pour elle ce que devait lui être votre Pasimonde ; donnez-la moi, et allez à la garde de Dieu. — » Les jeunes gens, cédant plus à la force qu’à la générosité, remirent en pleurant Éphigénie à Cimon. Celui-ci, la voyant se lamenter, dit : « — Noble dame, ne te désole point, je suis ton Cimon, qui, par un long amour, ai plus mérité de t’avoir que Pasimonde à qui tu as été seulement promise. — » Cimon l’ayant donc fait monter sur son navire, sans avoir touché à rien autre chose appartenant aux Rhodiens, les laissa aller, et retourna vers ses compagnons.

« Cimon, plus content que personne de la conquête d’une si chère proie, après avoir donné quelque temps à consoler Éphigénie qui se lamentait, résolut avec ses compagnons de ne point revenir présentement à Chypre ; pour quoi, d’un avis commun, ils dirigèrent la proue de leur navire vers l’île de Crète, où quasi chacun d’eux, et surtout Cimon, croyait pouvoir être en sûreté avec Éphigénie, grâce aux anciennes et nouvelles alliances et aux nombreux amis qu’ils y avaient. Mais la fortune, qui avait très joyeusement favorisé Cimon dans la conquête de la dame, changea soudain, en inconstante qu’elle est, la joie inexprimable du jeune amoureux en tristesse et en larmes amères. Quatre heures s’étaient à peine écoulées depuis que Cimon avait laissé partir les Rhodiens, quand la nuit survenant — nuit que Cimon attendait comme devant être la plus heureuse qu’il eût connue jamais — survint avec elle un temps orageux et très mauvais, qui emplit le ciel de nuages et la mer de vents furieux, pour quoi nul ne savait ce qu’il y avait à faire et où aller, et personne ne pouvait se tenir sur le pont du navire pour la manœuvre. Combien Cimon se désolait de ce contretemps, pas n’est besoin de le demander. Il lui semblait que les dieux ne lui eussent concédé l’accomplissement de ses désirs, que pour lui faire paraître plus pénible la mort dont, sans cela, il se serait peu soucié. Ses compagnons se lamentaient également, mais par-dessus tous Éphigénie, qui pleurait beaucoup et avait peur du moindre heurt des vagues ; et au milieu de ses larmes, elle maudissait amèrement l’amour de Cimon et lui reprochait sa témérité, assurant que cette tempête n’avait été soulevée que parce que les dieux, contre la volonté desquels il voulait l’avoir pour femme, ne voulaient pas à leur tour qu’il pût jouir de son présomptueux désir, mais l’en voulaient empêcher en la faisant mourir d’abord, elle, puis en le faisant ensuite périr misérablement.

« Au milieu de ces lamentations, qui ne faisaient qu’aller en augmentant, les marins, ne sachant que faire, et le vent devenant de plus en plus furieux, furent poussés, sans savoir