Page:Boccace - Décaméron.djvu/309

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


où ils allaient, et sans qu’ils pussent le reconnaître, tout près de l’île de Rhodes ; mais ne la reconnaissant pas, ils firent tous leurs efforts pour y prendre terre, s’il était possible, afin de sauver leur vie. La fortune en cela leur fut favorable et leur permit d’aborder en un petit golfe dans lequel, un peu avant eux, étaient arrivés avec leur navire les Rhodiens que Cimon avait quittés. Ils ne s’aperçurent qu’ils avaient abordé dans l’île de Rhodes que lorsque, l’aurore surgissant et le ciel devenu plus clair, ils se virent à peine à une portée de trait du navire laissé par eux la veille. De quoi Cimon très marri, et craignant qu’il en advînt ce qu’il en advint en effet, ordonna qu’on fît les plus grands efforts pour sortir de là et aller où il plairait à la fortune de les pousser. Les matelots firent de grands efforts pour sortir de ce golfe, mais ce fut en vain ; le vent plus puissant les poussait en sens contraire, de sorte que, loin de pouvoir sortir, ils furent, qu’ils le voulussent ou non, poussés à terre.

« Ils ne l’eurent pas plus tôt atteinte, qu’ils furent reconnus par les matelots rhodiens qui étaient descendus de leur navire. L’un de ces derniers courut en toute hâte à un village voisin où les jeunes nobles rhodiens étaient allés, et leur raconta que Cimon et Éphigénie avaient été par aventure poussés avec leur navire au même endroit qu’eux. En entendant cela, les jeunes gentilshommes, très contents, prirent un grand nombre de gens de la ville et se rendirent sur-le-champ au rivage, où Cimon qui, déjà descendu avec les siens, avait décidé de s’enfuir dans quelque forêt prochaine, fut pris avec Éphigénie et ses autres compagnons, et mené avec eux au village. Là, venant de la ville où cette année résidait le grand-maître de Rhodes, arriva bientôt Lisimaque avec une nombreuse compagnie d’hommes d’armes, lequel conduisit en prison Cimon et tous ses compagnons, ainsi qu’en avait ordonné le sénat de Rhodes auquel Pasimonde, ayant appris la nouvelle, s’était plaint. C’est ainsi que Cimon, amant malheureux, perdit son Éphigénie peu d’instants après l’avoir conquise, et sans avoir pris d’elle que quelques baisers. Quant à Éphigénie, elle fut accueillie par plusieurs nobles dames de Rhodes qui la consolèrent tant de la douleur que lui avait causé sa capture, que de la fatigue que le mauvais état de la mer lui avait fait éprouver ; et elle demeura auprès d’elles jusqu’au jour fixé pour ses noces. On fit grâce de la vie à Cimon et à ses compagnons, en raison de la liberté qu’ils avaient laissée la veille aux jeunes Rhodiens, malgré les sollicitations de Pasimonde qui voulait qu’on la leur ravît, et on les condamna à une prison perpétuelle. Ils y étaient, comme on peut croire, fort tristes et sans aucun espoir de jamais revenir à la joie.

« Mais, pendant que Pasimonde pressait le plus qu’il pou-