Page:Boccace - Décaméron.djvu/316

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lui appartenait, rassembla une grande quantité de gens d’armes et marcha contre le roi de Tunis pour le chasser du trône. Ces choses vinrent aux oreilles de Martuccio Gomito dans sa prison ; celui-ci, qui savait très bien la langue barbaresque, apprenant que le roi de Tunis faisait de grands préparatifs pour sa défense, dit à un de ceux qui le gardaient : « — Si je pouvais parler au roi, je me ferais fort de lui donner un conseil grâce auquel il serait vainqueur en cette guerre. — » Le gardien répéta ces paroles à son seigneur, qui les rapporta incontinent au roi. Pour quoi, le roi ordonna que Martuccio fût amené devant lui, et lui demanda quel conseil était le sien. Martuccio lui répondit ainsi : « — Mon seigneur, si j’ai bien observé, en un autre temps où je fréquentais vos pays, la manière dont vous combattez, il me semble que vous le faites plutôt avec des archers qu’avec d’autres combattants ; et pour ce si l’on pouvait trouver un moyen pour que les archers de votre adversaire manquassent de traits, et que les vôtres en eussent abondamment, je pense que vous gagneriez la bataille. — » À quoi le roi dit : « — Sans doute, si cela se pouvait faire, je serais sûr d’être vainqueur. — » À quoi Martuccio dit : « — Mon seigneur, si vous le voulez, cela peut très bien se faire, et voici comment : il faut que vous fassiez faire pour les arcs de vos archers des cordes beaucoup plus minces que celles dont on use communément partout ; puis, vous ferez faire des traits dont les coches ne puissent aller qu’avec ces cordes ; et il faut que tout cela soit fait si secrètement que votre adversaire ne le sache pas, car autrement il trouverait moyen d’y remédier. Et voici pourquoi je parle ainsi : quand les archers de votre ennemi auront lancé leurs traits et que les vôtres auront lancé les leurs, vous savez qu’il faudra, durant la bataille, que vos ennemis ramassent les traits que les vôtres auront lancés, de même qu’il faudra que vos archers ramassent ceux de l’ennemi ; mais les adversaires ne pourront se servir des traits de vos archers, pour ce que les petites coches ne pourront s’adapter à leurs grosses cordes, tandis que ce sera tout le contraire pour les traits de l’ennemi, car les cordes minces, recevront très bien les traits qui auront une grande coche ; et ainsi les vôtres seront amplement pourvus de traits, tandis que vos adversaires en manqueront. — »

« Le conseil de Martuccio plut au roi qui était un seigneur fort sage, et il le suivit de point en point, ce qui fit qu’il se trouva avoir gagné la bataille. De là, Martuccio pénétra fort avant dans sa faveur, et devint par la suite très puissant et très riche. Le bruit de ces événements courut dans le pays, et parvint aux oreilles de la Costanza qui apprit ainsi que