Page:Boccace - Décaméron.djvu/322

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découvrir pour ce que la lance passa si près de son sein gauche, que le fer lui déchira ses vêtements, ce qui faillit lui faire pousser un grand cri dans la crainte d’être blessée ; mais se rappelant l’endroit où elle était, elle reprit tout son sang-froid et se tint coite.

« Les gens de cette bande, qui çà qui là, ayant fait cuire leurs chevreaux et les autres viandes, et après avoir mangé et bu, s’en allèrent à leurs affaires, emmenant avec eux le cheval de la jeune fille. Dès qu’ils furent quelque peu éloignés, le bonhomme se mit à demander à sa femme : « — Qu’est-il advenu de notre jeune fille qui est arrivée ici hier soir ; je ne l’ai pas vue depuis que nous nous sommes levés. — » La bonne femme répondit qu’elle ne le savait pas et s’en alla voir si elle la voyait. La jeune fille, comprenant que les malandrins étaient partis, sortit de dessous le tas de foin ; alors le bonhomme, fort content de voir qu’elle n’était point tombée en leurs mains et voyant qu’il faisait déjà jour, lui dit : « — Maintenant que le jour vient, nous t’accompagnerons, si cela te plaît, jusqu’à un château qui est à cinq milles d’ici et où tu seras en sûreté ; mais il faudra que tu y ailles à pied, pour ce que cette male engeance qui vient de partir d’ici a emmené ton cheval. — » La jeune fille l’ayant rassuré sur ce point, les pria pour l’amour de Dieu de la conduire à ce château, pour quoi, s’étant mis en chemin ils y arrivèrent vers la troisième heure. Le château appartenait à un membre de la famille des Orsini, qui s’appelait Liello di Campo di Fiore, et, d’aventure, il y avait en ce moment sa femme, qui était une très bonne et sainte dame, laquelle, voyant la jeune fille, la reconnut aussitôt et lui fit fête, et voulut savoir comment elle était venue là. La jeune fille lui conta tout. La dame, qui connaissait aussi Pietro, lequel était un ami de son mari, fut très chagriné de cette aventure et ayant appris en quel endroit il avait été pris, elle ne douta point qu’il eût été mis à mort. Elle dit donc à la jeune fille : — « Puisque tu ne sais pas ce qu’est devenu Pietro, tu demeureras ici avec moi jusqu’à ce que je puisse te renvoyer sans danger à Rome. — »

« Pietro, étant sur son chêne, plus affligé que jamais, vit venir, à l’heure du premier somme, une bande d’au moins vingt loups, qui tous, dès qu’ils virent le cheval, firent cercle autour de lui. Le cheval, les sentant venir, leva la tête, rompit ses rênes et voulut se mettre à fuir ; mais entouré de toutes parts, et ne pouvant s’échapper, il se défendit à grands coups de dents et de pieds. Enfin, terrassé par ses adversaires, il fut mis en pièces, éventré par eux, et quand tous s’en furent repus et l’eurent dévoré sans laisser autre chose que les os, ils s’en allèrent. De quoi Pietro, auquel le cheval semblait être une compagnie et un soutien pour ses fatigues,