Page:Boccace - Décaméron.djvu/341

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avoir exhalé sa colère en paroles, il remonta à cheval, s’en retourna à Trapani, et étant allé conter à un certain messire Conrad, capitaine pour le roi, l’injure qui lui avait été faite par Pietro, il le fit prendre, sans que celui-ci se méfiât de rien. Mis à la question, Pietro avoua tout ; et, quelques jours après, il fut condamné par le capitaine à être fouetté par la ville puis à être pendu par la gorge. Afin qu’une même heure fît disparaître de la terre les deux amants et leur enfant, messer Amerigo, dont la colère n’était point apaisée pour avoir fait condamner Pietro à mort, versa du poison dans une coupe de vin, et la remit à un de ses familiers avec un poignard nu, et dit : « — Va trouver Violante avec ces deux choses, et dis-lui de ma part, qu’elle choisisse promptement des deux morts celle qu’elle voudra, du fer ou du poison ; sinon, je la ferai brûler vive en présence d’autant de citoyens qu’il y en a dans la ville, comme elle l’a mérité ; et cela fait, tu prendras l’enfant mis par elle au monde, et après lui avoir broyé la tête contre un mur, tu le jetteras à manger aux chiens. — » Le familier, ayant reçu de ce père féroce un ordre si cruel contre sa fille et son petit-fils, s’en alla plus disposé à mal qu’à bien.

« Pietro, condamné, marchait à la potence, fouetté par les familiers qui le menaient, quand il vint à passer, selon le bon plaisir de ceux qui précédaient le cortège, devant une auberge où étaient trois gentilshommes d’Arménie, que le roi d’Aménie avait envoyés comme ambassadeurs à Rome pour traiter avec le pape d’importantes négociations relativement à un passage de troupes qui devait se faire, lesquels gentilshommes étaient descendus en cette auberge pour se reposer pendant quelques jours et avaient été comblés d’honneurs par les gentilshommes de Trapani, et spécialement par messer Amerigo. Entendant passer les gens qui menaient Pietro, ils vinrent à une fenêtre pour voir. Pietro était nu jusqu’à la ceinture et avait les mains liées derrière le dos. L’un des ambassadeurs, homme âgé et de grande autorité, et nommé Fineo, l’ayant par hasard regardé, vit sur sa poitrine une grande tache rougeâtre, non peinte, mais naturellement empreinte sur la peau, comme celle que les dames appellent d’habitude des roses. À cette vue, il lui revient soudain en mémoire un sien fils qui lui avait été enlevé, il y avait déjà quinze ans, sur les côtes du Lazistan, et dont il n’avait jamais pu avoir des nouvelles ; considérant l’âge du malheureux que l’on fouettait, il jugea que son fils, s’il vivait encore, devait avoir le même âge que celui-ci lui paraissait avoir, et il se mit à soupçonner que ce pouvait bien être son fils. Pensant, si c’était lui, qu’il devait encore se souvenir de son nom, de son père et de la langue d’Arménie, il attendit qu’il fût arrivé tout près et appela : « — Théo-