Page:Boccace - Décaméron.djvu/342

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dore ! — » Pietro entendant ce nom, releva soudain la tête. Sur quoi, Fineo, parlant en arménien, dit : « — D’où es-tu ? De qui es-tu fils ? — » Les sergents qui le menaient, par déférence pour ce galant homme, s’arrêtèrent, de sorte que Pietro put répondre : « — Je suis d’Arménie, et fils d’un nommé Fineo ; j’ai été transporté ici par je ne sais quels gens. — » Ce qu’entendant Fineo, il reconnut à n’en plus douter que c’était bien le fils qu’il avait perdu ; pour quoi, il descendit tout en pleurs avec ses compagnons et courut l’embrasser au milieu des sergents ; et, lui ayant jeté sur les épaules un riche manteau qu’il portait, il pria celui qui le menait au supplice de vouloir bien attendre qu’on lui donnât l’ordre de le ramener. Ce dernier répondit qu’il attendrait volontiers.

« Fineo avait déjà appris pour quelle cause Pietro était conduit à la mort, la rumeur publique l’ayant porté partout ; pour quoi, il s’en alla promptement trouver messer Conrad, suivi de ses compagnons et de ses serviteurs, et lui parla ainsi : « — Messire, celui que vous envoyez à la mort comme esclave est homme libre, et c’est mon fils. Il est prêt à prendre pour femme celle à qui l’on dit qu’il a pris sa virginité ; qu’il vous plaise donc de surseoir à son exécution jusqu’à ce qu’on puisse savoir si elle le veut pour mari, afin que, si elle le veut, vous n’ayiez point été contre la loi. — » Messire Conrad, entendant que c’était le fils de Fineo, s’étonna ; et un peu confus de la fatalité, ayant reconnu que ce que disait Fineo était vrai, il le fit promptement reconduire à sa demeure, et envoya chercher messer Amerigo et lui dit tout ce qui s’était passé. Messer Amerigo, qui croyait déjà sa fille et son petit-fils morts, fut l’homme le plus désolé du monde de ce qu’il avait fait, voyant bien que s’il elle n’était pas morte, il pouvait facilement tout arranger pour le mieux. Néanmoins, il envoya en toute hâte à l’endroit où était sa fille, afin que si on n’avait pas encore exécuté son ordre, on ne l’exécutât point. Celui qui y alla, trouva le familier qui avait été envoyé par messer Amerigo près de Violante, devant laquelle il avait posé le poignard et le poison, l’accablant d’injures parce qu’elle ne se pressait pas de choisir, et voulant la contraindre à prendre l’un ou l’autre. Mais ayant entendu l’ordre de son seigneur, il la laissa tranquille et s’en revint le trouver pour lui dire où en étaient les choses.

« Messer Amerigo, très content, s’en alla vers Fineo, et tout en pleurs, du mieux qu’il sut, s’excusa de ce qui était arrivé, lui en demandant pardon et affirmant que si Théodore voulait sa fille pour femme, il serait très heureux de la lui donner. Fineo accepta volontiers ses excuses et répondit : « — J’entends que mon fils prenne votre fille pour