Page:Boccace - Décaméron.djvu/35

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à remplir une mission encore plus difficile que celle-là. Je pense également qu’ils tiendraient bonne et honnête compagnie, non pas seulement à nous, mais à de bien plus belles et de bien plus dignes que nous ne sommes. Mais, comme c’est chose très connue qu’ils sont amoureux de quelques-unes de nous, je crains qu’il ne s’ensuive infamie ou blâme, sans qu’il y eût de notre faute ou de la leur, si nous les emmenons avec nous. — » Philomène dit alors : « — Cela importe peu ; là où je vis honnêtement, et alors que je ne me sens la conscience mordue d’aucune façon, je laisse, à qui veut, dire le contraire ; Dieu et la vérité prendront les armes pour moi. Or, si ces jeunes gens sont disposés à venir avec nous, nous pouvons dire comme Pampinéa, que la fortune est favorable à notre projet. — » Les autres, l’entendant parler si résolûment, non-seulement n’objectèrent rien, mais, d’un commun accord, estimèrent qu’il fallait appeler les trois jeunes gens pour leur faire connaître leur intention, et les prier de vouloir bien leur tenir compagnie en un tel voyage. Pour quoi, sans plus de pourparlers, Pampinéa, qui était parente de l’un d’eux, s’étant levée, s’avança à la rencontre des jeunes gens qui s’étaient arrêtés pour les regarder, et les saluant d’un air joyeux, leur communiqua leur projet, en les priant, de la part de toutes ses compagnes, de consentir à leur tenir compagnie, d’un pur et fraternel esprit. Les jeunes gens crurent tout d’abord qu’on voulait rire d’eux. Mais quand il eurent vu que la dame parlait sérieusement, ils répondirent d’un air joyeux qu’ils étaient prêts. Et sans mettre de retard, avant même de quitter cet endroit, ils combinèrent ce qu’ils auraient à faire au moment du départ.

Après avoir fait préparer toute chose opportune, et être convenus de l’endroit où ils entendaient aller, le matin suivant, c’est-à-dire le mercredi, au lever du jour, les dames avec leurs servantes et les trois jeunes gens avec leurs domestiques, étant sortis de la ville, se mirent en route. Ils ne dépassèrent pas deux milles sans être parvenus à l’endroit primitivement choisi par eux. Cet endroit était situé sur une petite montagne éloignée de toutes nos routes, et couverte d’arbustes variés et de plantes au vert feuillage. Au sommet était un palais avec une belle et vaste cour au milieu, des appartements, des salles, des chambres toutes plus belles les unes que les autres, avec des prés tout autour et de merveilleux jardins. Il y avait des puits aux eaux fraîches ; des caves pleines de vins de prix, chose mieux disposée pour des buveurs intrépides que pour des dames sobres et honnêtes. Le palais était soigneusement nettoyé ; dans les chambres les lits étaient faits, et la joyeuse compagnie, à son arrivée, trouva non sans plaisir tous les appartements