Page:Boccace - Décaméron.djvu/356

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un pain pour un gâteau, de façon que ton esprit n’ait pas à faire de reproches à ta chair, quand tu seras vieille. Chacun n’a de cette vie que ce qu’il en prend, et particulièrement les femmes à qui il convient bien plus qu’aux hommes de bien employer le temps, quand elles le peuvent, pour ce que tu peux voir, quand nous vieillissons, que ni mari ni autres ne nous veulent voir, qu’au contraire ils nous envoient à la cuisine dire des fables au chat, et compter les pots et les écuelles. Il y a pis, car ils nous mettent en chanson et disent : aux jeunes les bons morceaux, et aux vieilles les rebuts ; et ils en disent encore bien d’autres. Mais pour que je ne te retienne pas plus longtemps en vaines paroles, je te dis finalement que tu ne pouvais découvrir ton projet à personne au monde qui puisse t’être plus utile que moi ; pour ce qu’il n’est homme si bien établi qu’il soit, auquel je n’aie la hardiesse de dire ce qu’il est besoin, et qu’il n’en est point de si dur et de si sauvage, que je ne l’apprivoise et ne l’amène à ce que tu voudras. Donc, montre-moi celui qui te plaît, et laisse-moi faire. Mais souviens-toi, ma fille, que je me recommande à toi, pour ce que je suis pauvre, et que je veux que tu participes à toutes mes prières et à toutes les patenôtres que je dirai, afin que Dieu accorde lumière et chandelle à tous tes morts. — » Là-dessus, elle finit.

« La jeune femme étant donc tombée d’accord en cela avec la vieille, lui dit que si elle voyait un jeune homme qui passait souvent par ce quartier et dont elle lui donna le signalement, elle savait ce qu’elle avait à faire ; puis, après lui avoir donné un peu de chair salée, elle la renvoya à la grâce de Dieu. Il se passa peu de jours avant que la vieille lui eût amené dans sa chambre celui qu’elle lui avait désigné, puis, au bout de peu de temps, un autre, selon que la fantaisie en prenait à la dame, qui, bien qu’elle craignît au sujet de son mari, ne laissait pas perdre une occasion de se satisfaire en cela.

« Il advint qu’un soir son mari devant aller souper chez un de ses amis qui avait nom Ercolano, la jeune femme ordonna à la vieille de lui faire venir un jeune garçon qui était un des plus beaux et des plus plaisants de tout Pérouse ; ce que la vieille fit promptement. La dame étant donc à table avec le jeune homme pour souper, voici que Pietro appela soudain à la porte pour qu’on lui ouvrît. La dame, en l’entendant, se tint pour morte : mais voulant cacher le jeune homme si elle pouvait, et n’ayant pas la présence d’esprit de le renvoyer ou de le cacher autre part, elle le fit entrer dans un petit cabinet voisin de la chambre où ils soupaient, le mit sous une cage à poulets qui s’y trouvait,