Page:Boccace - Décaméron.djvu/357

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et jeta par-dessus un mauvais sac qu’elle avait fait vider le jour même ; et cela fait, elle alla promptement ouvrir à son mari. Quand celui-ci fut entré elle lui dit : « — Vous l’avez bien vite avalé ce souper ! — » Pietro répondit : « — Nous n’y avons pas touché. — » « — Et comment cela s’est-il fait, dit la dame ? — » Pietro répondit : « — Je vais te le dire. Nous étions déjà à table, Ercolano, sa femme et moi, quand nous avons entendu éternuer tout près de nous, de quoi, la première et la seconde fois, nous nous sommes peu inquiétés ; mais celui qui avait éternué ayant encore éternué une troisième fois, puis une quatrième fois, une cinquième fois et bien d’autres, nous fûmes très étonnés. Sur quoi Ercolano, qui s’était un peu querellé avec sa femme parce que celle-ci nous avait fait attendre longtemps à la porte avant d’ouvrir, dit quasi furieux : — Que veut dire ceci ? qui est-ce qui éternue de la sorte ? — » et s’étant levé de table, il alla vers un escalier qui était tout près de là, et sous lequel était un réduit fait en planches, tout au bas de l’escalier, et destiné à serrer une foule d’objets, comme nous le voyons dans les maisons de ceux qui tiennent leurs logis en ordre. Et comme il lui semblait que c’était de là qu’étaient partis les éternuements, il ouvrit une petite porte qui s’y trouvait ; à peine il l’eut ouverte, qu’il en sortit soudain une odeur de soufre la plus épouvantable du monde, dont nous avions déjà senti quelque chose, et à propos de laquelle, ayant été grondée, la dame avait dit : — Voilà ce que c’est : tantôt, j’ai blanchi mes voiles avec du soufre, et puis j’ai mis sous cet escalier la chaudière sur laquelle je les avais étendu, pour recevoir la fumée ; de sorte qu’il en vient un peu jusqu’ici. — » Quand Ercolano eut ouvert la porte et que la fumée se fut un peu dissipée, il regarda dans le réduit et vit celui qui avait éternué et qui éternuait encore, la force du soufre le serrant à la gorge ; et bien qu’il éternuât, la vapeur du soufre lui avait déjà tellement coupé la respiration que s’il y était resté un moment de plus, il n’aurait jamais plus éternué. Ercolano, en le voyant, cria : — Je vois maintenant, femme, pourquoi tu nous as tenus si longtemps à la porte tout à l’heure, avant de nous ouvrir ; mais que je n’aie jamais chose à mon plaisir, si je ne t’en paie bien. — » Ce qu’entendant la femme, et voyant que sa faute était découverte, sans chercher à s’excuser, elle se leva de table et s’enfuit je ne sais où. Ercolano, sans prendre garde à la fuite de sa femme, cria à plusieurs reprises à celui qui éternuait de sortir ; mais celui-ci qui n’en pouvait plus, ne bougeait pas, quelque chose que dît Ercolano. C’est pourquoi, Ercolano l’ayant saisi par un pied, le tira de sa cachette, et il courait