Page:Boccace - Décaméron.djvu/387

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j’arrivai au bout de quelque temps en Sardaigne. Mais pourquoi vais-je vous parler de tous les pays où j’ai cherché ? J’arrivai, après avoir traversé le bras de Saint-Georges, en Truffie et en Buffie, pays fort habités et très populeux, et de là je parvins en terre de Mensonge où je trouvai beaucoup de nos frères et d’autres religieux, qui tous allaient par ces pays fuyant la peine, pour l’amour de Dieu, se souciant peu des peines des autres, pourvu qu’ils crussent y voir leur profit, ne dépensant rien autre sinon monnaie sans coin. Et de là je passai en terre des Abbruzzes, où les hommes et les femmes vont en sabots sur les montagnes, habillant les cochons de leurs propres boyaux. Un peu plus loin, je trouvai des gens qui portaient le pain avec des bâtons et le vin dans les sacs ; de ces pays, je gagnai les montagnes de Bacchus, où toutes les eaux courent en descendant, et en peu de temps je pénétrai si avant, que je parvins jusqu’à l’Inde-Pastinaca où je vous jure par l’habit que je porte sur le dos, je vis voler les serpettes, chose incroyable à qui ne l’eût pas vue. Mais en cela je ne serai point démenti par Masio del Saggio, grand marchand que je trouvai là occupé à casser des noix et à vendre les coquilles en détail. Mais ne pouvant trouver ce que je cherchais, pour ce que d’ici à ce pays on va par eau, je revins en arrière et j’arrivai dans ces lieux saints où l’an de l’été le pain frais vaut quatre deniers, et où le pain chaud se vend pour rien. Et là, je trouvai le vénérable père messer. Ne me blâmez pas. S’il vous plaît, le dignissime patriarche de Jérusalem, lequel, par révérence pour l’habit de messer le baron saint Antoine que j’ai toujours porté, voulut que je visse toutes les saintes reliques qu’il avait par devers lui ; elles étaient si nombreuses, que si je voulais vous les compter toutes, je n’en viendrais pas à bout avant plusieurs milles. Mais, pour ne pas vous laisser inconsolables, je vous parlerai de quelques-unes. Il me montra premièrement le doigt de l’Esprit Saint aussi entier, aussi sain qu’il fut jamais ; le museau de Séraphin qui apparut à saint François : un des ongles des Chérubins ; une des côtes du Verbum Caro mets-toi aux fenêtres ; des vêtements de la sainte foi catholique ; quelques rayons de l’étoile qui apparut aux trois mages en Orient ; une fiole pleine de la sueur de saint Michel quand il combattit contre le diable ; la mâchoire de la mort de saint Lazare, et d’autres encore. Et comme, de mon côté, je lui fis libéralement présent des plages du Mont-Morello en vulgaire, et de quelques chapitres du Caprezio, qu’il avait longtemps cherchés, il me fit participer à ses saintes reliques, et me donna une des dents de la Sainte-Croix, une petite fiole contenant un peu du