Page:Boccace - Décaméron.djvu/388

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son des cloches du temple de Salomon, la plume de l’ange Gabriel dont je vous ai déjà parlé, et l’un des sabots de San Gherard la Villa Magna, que je donnai, il n’y a pas longtemps, à Florence, à Gherard di Bonsi qui a pour lui une grandissime dévotion. Il me donna aussi des charbons sur lesquels fut rôti le bienheureux martyr saint Laurent. Toutes ces choses, je les ai apportées ici dévotement avec moi, et je les ai toutes. Il est vrai que mon supérieur n’a jamais permis que je les montrasse jusqu’à ce qu’il ait eu la certitude que c’étaient bien elles et non d’autres. Mais aujourd’hui que par certains miracles accomplis par elles, et par lettres reçues du patriarche, il en est certain, il m’a octroyé la permission de les montrer ; mais craignant de les confier à d’autres, je les porte toujours avec moi. Il est bien vrai que je porte la plume de l’ange Gabriel dans une cassette, afin qu’elle ne se gâte point, et dans une autre cassette les charbons sur lesquels fut rôti saint Laurent ; ces deux cassettes se ressemblent tellement, que souvent il m’arrive de les prendre l’une pour l’autre, ce qui m’arrive présentement ; de sorte que, croyant avoir apporté ici la cassette où était la plume, j’ai apporté celle où sont les charbons. Je ne pense pas que ce soit là l’effet d’une simple erreur ; il me semble au contraire que cela se soit fait par la volonté de Dieu, et qu’il a lui-même mis en mes mains la cassette des charbons, car je viens de me rappeler que la fête de saint Laurent est dans deux jours. Et pour ce, Dieu voulant qu’en vous montrant des charbons avec lesquels il a été rôti, je rallume en vos âmes la dévotion que vous devez avoir pour lui, il m’a fait prendre non pas la plume que je devais vous faire voir, mais les bienheureux charbons encore imprégnés de l’odeur du sanctissime corps de saint Laurent. C’est pourquoi, fils bénis, ôtez vos capuchons, et approchez-vous dévotement pour les voir. Mais auparavant, je veux que vous sachiez que quiconque est marqué avec ces charbons du signe de la croix, peut vivre toute l’année assuré que le feu ne le touchera point sans qu’il le sente. — »

« Ayant ainsi parlé, il chanta un hymne à la louange de saint Laurent, ouvrit la cassette et montra les charbons. Quand la sotte multitude les eut quelque temps regardés avec une révérente admiration, tous s’approchèrent en grande presse de frère Cipolla et lui donnant une plus forte offrande que de coutume, chacun le priait de vouloir bien l’en marquer. C’est pourquoi frère Cipolla tenant les charbons à la main, se mit à faire sur les chemisettes blanches, sur les habits et sur les voiles des femmes les plus grandes croix qu’il y pouvait tracer, affirmant que plus les charbons s’usaient à tracer ces croix, plus ils augmentaient dans sa