Page:Boccace - Décaméron.djvu/390

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Parler sur une telle matière paraissait à quelques-unes des dames peu convenable pour elles, et elles le prièrent de changer le sujet proposé. À quoi le roi répondit : « — Mesdames, je connais le sujet que j’ai imposé non moins bien que vous le connaissez vous-mêmes, et ce que vous voulez me démontrer ne saurait me détourner de l’imposer, car je pense que le moment est tel, qu’alors que les hommes et les dames se donnent de garde d’agir malhonnêtement, il leur est permis de deviser de tout. Or ne savez-vous pas que, grâce à la perversité de cette époque, les juges ont délaissé les tribunaux ; que les lois, les divines comme les humaines ; se taisent, et qu’une ample licence est concédée à chacun pour la conservation de la vie ? Pour quoi, si votre honnêteté s’élargit quelque peu en racontant des nouvelles, ce n’est pas pour commettre aucune action répréhensible, mais pour vous distraire vous et autrui ; je ne vois donc pas quel motif on pourrait invoquer pour vous blâmer plus tard. En outre, votre compagnie, depuis le premier jour de sa réunion jusqu’à cette heure, étant restée très honnête quelque chose qu’on y ait dite, il ne me semble pas qu’elle se soit entachée d’aucune mauvaise action, et j’espère qu’avec l’aide de Dieu, elle ne sera entachée en rien. Puis, est-il quelqu’un qui ne connaisse votre honnêteté ? Pour moi, je ne crois pas que cette honnêteté puisse être détournée non seulement par des propos plaisants, mais même par la crainte de la mort. Et à vous dire vrai, si l’on savait que vous vous êtes un instant arrêtées de deviser de ces plaisanteries, on soupçonnerait que vous êtes peut-être coupables en ceci, et que c’est pour cette raison que vous ne voulez pas qu’on en parle. Sans compter que vous me feriez un bel honneur, à moi qui ai obéi jusqu’ici à tous ; maintenant que vous m’avez fait votre roi, vous voudriez me faire la loi et ne point deviser sur le sujet que j’ai imposé ! Laissez donc cette préoccupation qui convient mieux à des esprits mauvais qu’aux vôtres, et que chacune de vous songe à dire à la bonne aventure une belle nouvelle. — » Quand les dames eurent entendu ce raisonnement, elles dirent qu’il en serait comme il lui plairait ; pourquoi le roi donna licence à chacun de faire à sa fantaisie jusqu’à l’heure du souper.

Le soleil était encore haut sur l’horizon pour ce que la discussion avait été courte ; c’est pourquoi Dioneo et les autres jeunes gens s’étant mis à jouer aux tables, Élisa après avoir appelé les dames d’un autre côté, dit : « — Puisque nous sommes ici, je désire vous mener en un endroit qui n’est pas fort éloigné, et où je crois qu’aucune de vous n’est jamais venue. Cet endroit s’appelle la Vallée des Dames, et je n’ai pas encore trouvé l’occasion de vous y mener. Aujourd’hui, le soleil est encore très haut, et pour ce, s’il vous