Page:Boccace - Décaméron.djvu/391

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plaît d’y venir, je ne doute point, quand vous y serez, que vous ne soyez très contentes d’y être allées. — » Les dames répondirent qu’elles étaient prêtes. Alors, ayant appelé une de leurs servantes, sans en rien dire aux jeunes gens, elles se mirent en chemin, et ne marchèrent guère plus d’un mille pour arriver à la Vallée des Dames. Elles y pénétrèrent par un sentier très étroit, sur l’un des côtés duquel courait un petit ruisseau aux eaux limpides, et elles la trouvèrent si belle et si agréable, surtout par ce temps de grande chaleur, qu’on n’aurait pu se la représenter sous un meilleur aspect. Et, selon ce qu’une d’elles m’a redit depuis, la plaine qui formait le fond de la vallée était aussi ronde que si elle eût été tracée au compas, bien qu’elle parût l’œuvre de la nature et non faite de main d’homme. Elle avait un peu plus d’un mille de circonférence et était entourée par six petites montagnes peu élevées, sur le haut de chacune desquelles on voyait un palais ayant à peu près la forme d’un beau château. Les pentes de ces petites montagnes descendaient doucement vers la plaine, comme nous voyons dans les amphithéâtres les gradins s’étager successivement et dans un ordre régulier du sommet jusqu’à la base, restreignant de plus en plus leur cercle. Ces pentes, du moins celles qui regardaient au midi, étaient couvertes de vignes, d’oliviers, d’amandiers, de cerisiers, de figuiers et d’un grand nombre d’autres arbres fruitiers, sans qu’un pouce de terre fût perdu. Celles qui étaient exposées au vent du nord, étaient toutes couvertes de bosquets de chênes, de frênes et d’autres arbres au vert feuillage et plantés avec autant d’ordre que possible. La plaine qui venait ensuite, et qui n’avait pas d’autre entrée que celle par où les dames étaient venues, était pleine de sapins, de cyprès, de lauriers et de pins arrangés et ordonnés comme si l’artiste le plus habile en cette matière les eût plantés. Même au plus haut de sa course, le soleil y pénétrait à peine et n’arrivait pas jusqu’au sol formé d’un pré d’herbe très menue et pleine de fleurs pourprées et de toutes couleurs. En outre, et ce n’était pas la chose la moins agréable, il y avait un ruisselet qui, du haut d’une des vallées séparant deux des petites montagnes susdites, tombait en bondissant sur la roche vive, et, dans sa chute, produisait un murmure fort plaisant à entendre. Il semblait de loin un filet d’argent qui aurait jailli sous une légère pression. Arrivé dans la plaine, et reçu dans un beau petit canal, il courait rapide jusqu’au milieu du vallon, et là, formait un petit lac semblable à ces étangs que les citadins font dans leurs jardins quand ils le peuvent. Le lac n’était pas plus profond que n’est haute une stature d’homme jusqu’à la poitrine. Ses eaux que ne troublaient aucun mélange, montraient son fond de sable très fin, de telle sorte que quiconque n’aurait