Page:Boccace - Décaméron.djvu/406

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


faites, le compère revint, et sans avoir été entendu de personne, arriva jusqu’à la porte de la chambre, frappa et appela la dame. Madame Agnès, l’entendant, dit : « — Je suis morte, car voici mon mari ; il va maintenant voir quel est le motif de notre liaison. — » Frère Renauld était déshabillé, c’est-à-dire sans capuchon et sans robe, en simple jaquette ; à ces mots de la dame il dit : « — Vous dites vrai ; si pourtant j’étais habillé, on trouverait quelque moyen de s’en tirer ; mais si vous lui ouvrez et qu’il me trouve en cet état, on ne pourra inventer aucune excuse. — » La dame, frappée d’une idée soudaine, dit : « — Habillez-vous vite, et dès que vous serez habillé, prenez votre filleul dans vos bras, et écoutez bien ce que je dirai à mon mari, de façon que vos paroles s’accordent ensuite avec les miennes, et laissez-moi faire. — »

« Le bonhomme n’avait pas encore achevé de frapper, quand sa femme répondit : « — Je viens t’ouvrir. — » Et s’étant levée, elle alla d’un air souriant à la porte de la chambre qu’elle ouvrit, et dit : « — Mon mari, je te dirai que frère Renauld, notre compère, est venu nous voir, et que c’est Dieu qui l’a envoyé, car certainement s’il n’était pas venu, nous aurions aujourd’hui perdu notre enfant. — » En entendant cela, notre imbécile de mari faillit s’évanouir, et il dit : « — Comment ? — » « — Ô mon mari, reprit la dame — il lui est venu aujourd’hui une telle faiblesse, que je crus qu’il était mort, et je ne savais que faire ni que dire, quand frère Renauld est arrivé. Il a pris l’enfant dans ses bras et a dit : « — Commère, ce sont des vers qu’il a dans le corps et qui, lui remontant au cœur, l’auraient bientôt tué ; mais n’ayez pas peur ; je vais les exorciser et je les ferai mourir tous, et avant que je m’en aille d’ici, vous verrez votre enfant aussi sain que vous l’avez jamais vu. — » Et comme nous avions besoin de toi pour dire certaines prières, et que la servante n’a pas su te trouver, Renauld a fait dire ces prières à son compagnon dans l’étage le plus élevé de la maison et lui et moi nous sommes entrés ici. Et pour ce que personne autre que la mère de l’enfant ne peut assister à pareille cérémonie, nous nous sommes enfermés pour qu’aucun étranger ne vienne nous déranger ; il a encore notre fils dans ses bras, et je crois qu’il n’attend plus que son compagnon ait fini de dire ses prières, pour que tout soit fait, car l’enfant est déjà tout à fait revenu à lui. — »

« Le benêt, croyant tout cela, fut tellement saisi, à cause de l’affection qu’il avait pour son fils, qu’il ne lui vint pas à l’esprit que sa femme le trompait ; mais, poussant un grand soupir, il dit : « — Je veux aller le voir. — » La dame dit : « — Non, n’y va pas ; tu gâterais ce qui a été fait ; attends,