Page:Boccace - Décaméron.djvu/412

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de la ville et les régisseurs des cours, comme fit Dieu lui-même, qui, le septième jour, se reposa de toutes ses fatigues, et comme enfin le veulent les lois divines et humaines qui, en l’honneur de Dieu et pour le bien commun de tous, ont fait une distinction entre les jours de travail et les jours de repos. À quoi les jaloux ne veulent même pas consentir ; au contraire, ces jours-là, où tout le monde est joyeux, ils tiennent leurs femmes plus serrées, plus recluses et les rendent plus misérables et plus à plaindre. Dans quel ennui se consument les malheureuses, celles-là seules le savent qui l’ont éprouvé. Pour quoi, je conclus que ce qu’une femme fait à son mari injustement jaloux, doit être non point blâmé mais approuvé.

« Donc, il y eut à Arimino un marchand, riche de domaines et d’argent comptant, qui avait pour femme une fort belle dame dont il devint jaloux outre mesure. Il n’avait pas en cela d’autre motif que celui-ci : l’aimant beaucoup et la tenant pour belle, et reconnaissant qu’elle mettait tous ses soins à lui complaire, il pensait que tous les hommes devaient l’aimer, que tous devaient la trouver belle, et qu’elle devait s’efforcer de plaire aux autres comme à lui, raisonnement d’homme mauvais et de peu de sens. Étant jaloux de la sorte, il en prenait une telle garde et la tenait si strictement, que bien des gens condamnés à la peine capitale ne sont point gardés en prison avec de telles précautions. La dame, bien loin de pouvoir aller aux noces, aux fêtes ou même à l’église, loin de pouvoir mettre un pied dehors de chez elle, n’osait point paraître à la fenêtre, ni regarder hors de la maison, pour quelque motif que ce fût ; aussi, sa vie était fort malheureuse, et elle supportait d’autant plus impatiemment cet ennui, qu’elle ne se sentait coupable en rien. Pour quoi, voyant que son mari lui faisait à tort injure, elle s’avisa, pour sa propre consolation, de chercher s’il n’y aurait pas moyen que cette injure lui fût faite à bon droit. Et comme elle ne pouvait pas se mettre à la fenêtre, et qu’ainsi elle n’avait aucun moyen de pouvoir se montrer contente de l’amour de quelqu’un qui aurait pu la remarquer en passant dans sa rue, sachant en outre que dans la maison attenante à la sienne demeurait un jeune homme beau et aimable, elle pensa que s’il existait quelque trou dans le mur qui séparait les deux maisons, elle pourrait voir ce jeune homme, de façon à lui donner son amour, s’il voulait l’accepter ; puis, s’il y avait moyen de se voir, qu’elle pourrait se rencontrer quelquefois avec lui et, de la sorte, se distraire de son ennuyeuse vie, jusqu’à ce que le diable fût sorti du ventre de son mari. En furetant tantôt dans un coin, tantôt dans un autre, quand le mari n’y était pas, elle s’aperçut, à force d’examiner le