Page:Boccace - Décaméron.djvu/411

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mer Tofano, à lui donner tort et à l’apostropher sur ce qu’il disait contre sa femme ; enfin, de voisin en voisin, la rumeur devint si grande, qu’elle parvint jusqu’aux parents de la dame. Ceux-ci étant accourus, et ayant entendu l’histoire de la bouche d’un voisin ou d’un autre, empoignèrent Tofano, et ils lui donnèrent tant de coups, qu’ils le laissèrent tout rompu. Puis, étant entrés dans la maison, ils prirent ce qui appartenait à la dame et s’en retournèrent avec elle chez eux, menaçant Tofano d’un traitement pire. Tofano se voyant en méchante situation, et comprenant où sa jalousie l’avait conduit, pour ce qu’il voulait toute sorte de bien à sa femme, pria quelques amis de s’interposer et fit tant qu’il obtint la paix et ramena la dame chez lui, lui promettant de ne plus jamais être jaloux ; en outre, il lui donna licence de faire selon son bon plaisir, mais de façon qu’il ne s’aperçût de rien. Ainsi, comme un fou, il fit la paix après avoir reçu le dommage. Et vive Amour, et meure la guerre et toute la boutique ! — »


NOUVELLE V


Un mari jaloux se déguise en prêtre et confesse sa femme. Celle-ci lui fait croire qu’elle aime un prêtre, lequel vient la trouver toutes les nuits. Pendant que le jaloux fait le guet pour surprendre le prêtre, la dame fait venir par les toits un sien amant et se divertit avec lui.


La Lauretta avait terminé son récit, et chacun ayant fort loué la dame, disant qu’elle avait bien fait et comme le méritait son méchant mari, le roi, pour ne point perdre de temps, se tourna vers la Fiammetta et lui ordonna gracieusement de dire une nouvelle ; pour quoi celle-ci commença de la sorte : « — Très nobles dames, la précédente nouvelle m’amène à vous parler aussi d’un jaloux, car j’estime que ce que les femmes font à leurs maris, surtout quand ceux-ci sont jaloux sans motif, est bien fait. Et si les faiseurs de lois avaient bien pesé toute chose, je pense qu’en ceci ils n’auraient pas plus prononcé de peine contre les femmes, qu’ils n’en ont prononcé contre celui qui en frappe un autre pour se défendre, pour ce que les jaloux sèment de pièges la vie des jeunes femmes et poursuivent ardemment leur mort. Pour elles, renfermées toute la semaine, et livrées aux occupations de la famille et de la maison, elles désirent, comme tout le monde, avoir les jours de fête quelque soulagement et quelque repos, pouvoir prendre quelques ébats, comme en prennent les laboureurs des champs, les ouvriers