Page:Boccace - Décaméron.djvu/420

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« Le mari de la dame était déjà descendu de cheval dans la cour, et voyant le palefroi qui y était attaché il s’en étonna, et il allait monter quand il vit descendre messer Lambertuccio. Surpris de son air et de ses paroles, il dit : « — Qu’est-ce donc, messire ? — » Messer Lambertuccio, le pied à l’étrier et déjà à cheval, ne répondit rien sinon : « — Ah ! corps de Dieu ! je le retrouverai ailleurs. — » Et il partit. Le gentilhomme, étant monté, trouva la dame au haut de l’escalier toute troublée et remplie d’épouvante, et il lui dit : « — Qu’est-ce ? qui donc messer Lambertuccio menace-t-il ainsi d’un air si colère ? — » La dame, rentrée dans la chambre, afin que Leonetto l’entendît, répondit : « — Messire, je n’ai jamais eu peur semblable à celle-ci. Tout à l’heure est entré ici en fuyant un jeune homme que je ne connais pas et que messer Lambertuccio poursuivait un couteau à la main ; trouvant par hasard cette chambre ouverte, il me dit, tout tremblant : Madame, pour Dieu, secourez-moi, que l’on ne me tue point dans vos bras ! je me levai toute droite, et comme j’allais demander qui il était et ce qu’il avait, messer Lambertuccio s’est mis à monter à son tour en disant : « — Où es-tu, traître ? — Je m’avançai sur la porte de la chambre, et comme il voulut entrer, je le retins ; il fut assez courtois, voyant que cela ne me plaisait point qu’il entrât céans, pour s’arrêter, et après beaucoup de menaces, il est descendu comme vous l’avez vu. — »

« Le mari dit alors : — Femme, tu as bien fait ; ç’aurait été un trop grand blâme pour nous, si quelqu’un avait été tué ici, et messer Lambertuccio a commis une grande inconvenance en poursuivant une personne qui s’était réfugiée chez moi. — » Puis il demanda où était ce jeune homme. La dame répondit : « — Messire, je ne sais où il s’est caché. — » Le chevalier dit alors : « — Où es-tu ? sors sans crainte. — » Leonetto, qui avait tout entendu, et qui était tremblant comme quelqu’un qui aurait eu un juste sujet de peur, sortit de l’endroit où il était caché. Alors le chevalier dit : « — Qu’as-tu donc à faire avec messer Lambertuccio ? — » Le jeune homme répondit : — Messire, rien au monde, et pour ce je crois fermement qu’il n’est point dans son bon sens, ou qu’il m’a pris pour un autre ; en effet, à peine m’a-t-il aperçu de loin sur la route près de ce palais, qu’il a mis son couteau à la main et a dit : — Traître, tu es mort ! — Je ne me suis point amusé à lui demander pourquoi, mais je me suis enfui le plus vite que j’ai pu et je suis venu ici, où grâce à Dieu et à cette gente dame, j’ai été sauvé. — » Le chevalier dit alors : « — Allons, n’aie plus aucune crainte, je te conduirai chez toi sain et sauf, et puis tu verras ce que