Page:Boccace - Décaméron.djvu/423

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« — Je crains fort que cela vous fâche, si je vous le dis ; puis, je crains que vous le redisiez à d’autres. — » À quoi la dame dit : « — Pour sûr, cela ne me sera point déplaisant ; et sois certain que, quelque chose que tu me dises, je ne le dirai jamais à personne, à moins que cela ne te plaise. — » Anichino dit alors : « — Puisque vous me le promettez, je vous le dirai. — » Et quasi les larmes aux yeux, il lui dit qui il était, ce qu’il avait entendu dire d’elle, où et comment il était devenu amoureux, et pourquoi il s’était fait le serviteur de son mari. Puis, humblement, il la pria, si cela se pouvait, de lui faire la grâce d’avoir pitié de lui et de le satisfaire en son secret et fervent désir ; ajoutant que, si elle ne voulait pas, elle le laissât garder son déguisement et consentît à ce qu’il l’aimât.

« Ô singulière douceur du sang bolonais, comme tu as toujours été digne d’éloges en ces sortes de cas ! Tu n’aimas jamais les larmes ni les soupirs, et toujours tu te rendis aux humbles prières et aux amoureux désirs ; et si j’avais des louanges assez dignes de toi, ma voix ne se lasserait jamais de te louer. La gente dame, pendant qu’Anichino parlait, le regardait, et ajoutant pleine croyance à ses paroles et à ses prières, elle reçut son amour dans le cœur avec une telle force, qu’elle aussi se mit à soupirer, et, après quelques soupirs, elle dit : « — Mon doux Anichino, reprends courage, ni dons, ni promesses, ni sollicitations de gentilshommes, de seigneurs, ni d’aucun autre — car j’ai été et je suis encore courtisée de beaucoup de gens — n’ont pu émouvoir mon âme, et je n’en ai aimé aucun ; mais toi, dans le peu de temps que tes paroles ont duré, tu as fait que je t’appartiens bien plus que je ne m’appartiens à moi-même. J’estime que tu as parfaitement gagné mon amour, et pour ce je te le donne, et je te promets que je t’en ferai jouir avant que la nuit qui vient ne soit entièrement passée. Et pour que cela arrive, tu feras en sorte de venir vers minuit en ma chambre ; je laisserai la porte ouverte ; tu sais de quel côté du lit je couche, tu y viendras, et une fois là, si je dors, tu me toucheras jusqu’à ce que je m’éveille, et alors je te récompenserai du long désir que tu as eu. Et pour que tu croies à ce que je te dis, je veux te donner un baiser comme arrhes. — » Et lui ayant jeté les bras au col, elle le baisa amoureusement, ce qu’Anichino lui rendit de bon cœur.

« Ces choses dites, Anichino quitta la dame, et alla vaquer à quelques affaires, attendant avec la plus grande joie du monde que la nuit vînt. Egano de retour de la-chasse, étant fatigué, alla se coucher dès qu’il eut soupé, et sa femme le suivit, après avoir laissé, comme elle l’avait promis, la porte de la chambre ouverte. À l’heure dite, Anichino s’y rendit,