Page:Boccace - Décaméron.djvu/424

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et après être entré doucement dans la chambre et avoir fermé la porte en dedans, il se dirigea vers l’endroit où la dame était couchée, et lui ayant mis la main sur la poitrine, il vit qu’elle ne dormait pas. Celle-ci, dès qu’elle sentit qu’Anichino était arrivé, lui prit la main dans les deux siennes, et les tenant fortement, elle se tourna dans le lit jusqu’à ce qu’elle eût éveillé Egano à qui elle dit : « — Je n’ai voulu te rien dire hier soir, pour ce que tu me semblais fatigué ; mais dis-moi, sur ton salut en Dieu, mon cher Egano, quel est celui que tu tiens pour le plus loyal et le meilleur de tes familiers, celui que tu aimes le plus de tous ceux qui sont en ta maison ? — » Egano répondit : — Qu’est-ce, femme, que tu me demandes ? Ne le sais-tu pas ? je n’en ai pas, je n’en ai jamais eu auquel j’aie accordé, j’accorde plus de confiance et que j’aime plus qu’Anichino ; mais pourquoi me fais-tu cette demande ? — »

« Anichino, voyant qu’Egano était réveillé et entendant parler de lui, avait à plusieurs reprises voulu retirer sa main pour s’en aller, craignant fort que la dame n’eût voulu se jouer de lui ; mais elle l’avait si bien tenu et elle le tenait si bien, qu’il n’avait pu se dégager ni ne le pouvait. La dame répondit à Egano et dit : « — Je te le dirai ; je croyais qu’il en était comme tu dis, et qu’il t’était plus fidèle qu’aucun autre ; mais il m’a détrompée, pour ce que, hier, quand tu as été parti pour la chasse, il est resté à la maison, et quand le moment lui a paru propice, il n’a pas eu honte de me demander de satisfaire son désir. Moi, pour pouvoir te dénoncer la chose sans avoir besoin d’autres preuves, et pour te la faire toucher et voir, je lui ai répondu que j’y consentais et que, cette nuit, après minuit, j’irais dans notre jardin l’attendre au pied du pin. Or, pour moi, je n’ai nulle envie d’y aller ; mais si tu veux connaître la fidélité de ton familier, tu peux facilement, en endossant une de mes robes en mettant un voile sur ta tête, descendre et aller voir s’il viendra, ce dont je suis sûre. — » En entendant cela, Egano dit : « — Certainement, il faut que je le vois. — » Et s’étant levé, il s’affubla du mieux qu’il sut d’une des robes de la dame, mit un voile sur sa tête, et s’en alla dans le jardin où il se mit à attendre Anichino au pied d’un pin.

« Dès que la dame l’eut vu se lever et sortir de la chambre, elle se leva à son tour et courut fermer la porte en dedans. Anichino, qui avait éprouvé la plus grande peur qu’il eût eue de sa vie, et qui avait fait tous ses efforts pour échapper des mains de la dame, la maudissant mille fois elle et son amour, voyant la fin de tout ceci, fut l’homme le plus content qui fût jamais. Sur quoi, la dame étant revenue dans