Page:Boccace - Décaméron.djvu/427

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s’était aperçue qu’Arriguccio restait fort longtemps à s’endormir, mais dormait ensuite très solidement, elle résolut de faire venir Ruberto à minuit sur la porte de sa maison, d’aller lui ouvrir et de rester quelque temps avec lui pendant que le mari dormait. Et, pour qu’elle pût être avertie de son arrivée sans que personne s’en aperçut, elle imagina d’installer en dehors de la fenêtre de sa chambre une ficelle dont l’un des bouts retomberait à terre et dont l’autre, traînant sur le plancher, arriverait jusqu’à son lit et entrerait sous les couvertures, de façon à l’attacher à son gros doigt de pied quand elle serait au lit. Ces dispositions prises, elle le fit dire à Ruberto, en lui recommandant, quand il viendrait, de tirer la ficelle ; si le mari dormait, elle la laisserait aller et irait lui ouvrir ; s’il ne dormait pas, elle tiendrait ferme et tirerait la ficelle à soi, afin qu’il n’attendît point. Cela plut à Ruberto, qui étant allé au rendez-vous, put quelquefois la voir, d’autres fois non.

« Ce stratagème continuant entre eux, il advint qu’une nuit, la dame dormant, Arriguccio en étendant le pied dans le lit trouva la ficelle ; pour quoi, y portant la main et voyant qu’elle était attachée au doigt de la dame, il se dit : ceci doit être quelque ruse ; ce dont il fut certain après avoir vu que la ficelle sortait par la fenêtre ; sur quoi, l’ayant enlevée du doigt de sa femme, il l’attacha au sien, et attendit pour voir ce que cela voulait dire. Ruberto ne tarda pas à venir, et ayant tiré la ficelle, comme d’habitude, il réveilla Arriguccio ; mais comme celui-ci se l’était mal attachée et que Ruberto ayant tiré très fort, la ficelle était restée aux mains de ce dernier qui comprit qu’il devait rester et attendre — ce qu’il fit — Arriguccio, s’étant levé précipitamment et ayant saisi ses armes, courut à la porte pour voir quel était l’audacieux et pour lui faire un mauvais parti. Bien qu’il fût un marchand, Arriguccio était courageux et fort. Arrivé à la porte, comme il ne l’ouvrit pas tout doucement ainsi qu’avait coutume de le faire la dame, Ruberto qui attendait en fut surpris et soupçonna la vérité, c’est-à-dire que c’était Arriguccio qui avait ouvert la porte ; pour quoi, il se mit à fuir en toute hâte, et Arriguccio se lança à sa poursuite.

« Après avoir fui pendant un certain temps, et Arriguccio le poursuivant toujours, Ruberto, qui était également armé, tira son épée et fit volte-face ; de sorte qu’ils se mirent l’un à attaquer, l’autre à se défendre. La dame s’était réveillée quand Arriguccio avait ouvert la chambre, et s’apercevant qu’on lui avait enlevé la ficelle du doigt, elle comprit soudain que sa ruse avait été découverte ; voyant qu’Arriguccio s’était mis à courir derrière Ruberto, elle se leva promptement, réfléchissant à ce qui pouvait advenir de tout cela ; elle appela sa suivante qui connaissait tout, et elle la