Page:Boccace - Décaméron.djvu/428

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supplia tant, qu’elle la fit consentir à se mettre à sa place dans le lit, en lui disant de supporter patiemment et sans se faire connaître les mauvais traitements que pourrait lui faire Arriguccio, pour ce qu’elle l’en récompenserait si bien qu’elle n’aurait point occasion de s’en repentir. Puis, après avoir éteint la lumière qui brûlait dans la chambre, elle sortit, et s’étant cachée dans un coin de la maison, elle attendit ce qui allait se passer.

« Les voisins de la rue, entendant le bruit de la lutte entre Arriguccio et Ruberto, se levèrent et se mirent à leur dire des injures ; sur quoi Arriguccio craignant d’être reconnu, laissa aller le jouvenceau sans avoir pu savoir en aucune façon qui il était et sans avoir pu le blesser ; puis, en colère et de méchante humeur, il s’en revint chez lui. Rentré dans la chambre, il se mit à dire : « — Où es-tu, femme coupable ? Tu as éteint la lumière afin que je ne te trouve pas ; mais tu t’es trompée. — » Et étant allé droit au lit, il saisit la suivante, croyant prendre sa femme, et s’escrimant des pieds et des mains de son mieux, il lui administra tant de coups de poings et de coups de pieds, qu’il lui meurtrit toute la figure ; il finit par lui arracher les cheveux, ne cessant de lui dire les plus grandes injures qu’on ait jamais dites à une méchante femme. La servante se plaignait fort, et elle avait de quoi ; et, bien que par instants elle criât : merci, de par Dieu ! assez ! sa voix était si brisée par les plaintes, et Arriguccio était animé d’une telle fureur, qu’il n’aurait pas pu reconnaître si c’était la voix d’une autre femme que la sienne. Pendant qu’il la battait plus que de raison et lui arrachait les cheveux, comme nous venons de le dire, il lui disait : « — Méchante femme, je n’entends pas te punir autrement ; mais j’irai trouver tes frères ; je leur dirai tes belles actions ; ils viendront te chercher et te feront ce qu’ils croiront que leur honneur exige ; puis ils t’emmèneront ; car pour sûr, tu ne resteras plus désormais en cette maison. — » Cela dit, il sortit de la chambre, la ferma en dehors et s’en alla.

« Dès que Monna Sismonda, qui avait tout entendu, vit que son mari était parti, elle ouvrit la chambre, ralluma la lumière et trouva sa servante toute meurtrie qui pleurait abondamment. Elle la consola du mieux qu’elle put, et la reconduisit dans sa chambre, où elle la fit soigner en cachette et où elle la paya des propres deniers d’Arriguccio, de façon à la laisser satisfaite. Et aussitôt qu’elle eut ramené la servante dans sa chambre, elle se hâta de remettre en ordre son propre lit comme si personne ne s’y fût couché ; elle ralluma la lampe, s’habilla et se rajusta comme si elle n’avait pas encore été au lit ; puis ayant allumé une lanterne et pris ses vêtements, elle alla s’asseoir à la cime de