Page:Boccace - Décaméron.djvu/469

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comme tu es bête ! Vends-le, et réjouissons-nous avec l’argent ; tu diras à ta femme qu’on te l’a volé. — » Calandrino dit : « — Non ; elle ne le croirait pas, et me chasserait de la maison ; soyez tranquille, je ne ferai jamais cela. — » Ils eurent beau insister beaucoup, ils ne purent réussir. Calandrino les invita à souper à la bonne franquette, mais ils ne voulurent pas accepter, et ils le quittèrent.

« Bruno dit à Buffamalcco : « — Veux-tu que nous lui volions son cochon cette nuit ? — » Buffamalcco dit : « — Eh ! comment pourrons-nous faire ? — » « — Je sais bien comment — dit Bruno « — s’il ne le change pas de l’endroit où il est maintenant. — » « — Donc — dit Buffamalcco — faisons-le ; pourquoi ne le ferions-nous pas ? Nous en ferons ensuite bombance avec le curé. — » Ce dernier dit que cela lui plaisait fort ; alors Bruno dit : « — Il faut ici user d’un peu de ruse ; tu sais, Buffamalcco, combien Calandrino est avare et comme il boit volontiers quand les autres payent ; allons le trouver, menons-le à la taverne, et là le curé fera mine de payer toute la dépense pour nous faire honneur, et de ne rien vouloir lui laisser payer : il se grisera, et nous pourrons alors agir en toute commodité pour ce qu’il est seul à la maison. — » Ils firent comme Bruno avait dit. Calandrino voyant que le curé ne laissait payer personne, se mit à boire comme un trou, et bien qu’il ne lui en fallût pas beaucoup, il en prit sa bonne charge. Comme il était déjà fort tard quand il quitta la taverne, il rentra chez lui, et, sans avoir envie de souper, il alla se mettre au lit, laissant ouverte la porte qu’il croyait avoir fermée. Buffamalcco et Bruno allèrent souper avec le curé et quand ils eurent soupé, ils prirent plusieurs outils pour pénétrer chez Calandrino et s’en allèrent sans bruit à l’endroit que Bruno leur avait indiqué ; mais trouvant la porte ouverte, ils entrèrent, détachèrent le cochon, l’emportèrent chez le curé où ils le déposèrent, et allèrent se coucher.

« Le lendemain matin, le vin lui étant sorti de la tête, Calandrino se leva. Mais à peine fut-il descendu qu’il n’aperçut plus son cochon, et vit la porte ouverte ; pour quoi, ayant demandé à plusieurs personnes si elles savaient qui avait pris le cochon, et n’en pouvant avoir des nouvelles, il se mit à faire grande rumeur, poussant des hélas ! et se plaignant de ce que son cochon lui avait été volé.

« Bruno et Buffamalcco s’étant levés, s’en allèrent chez Calandrino pour voir ce qu’il dirait au sujet du cochon. Dès qu’il les vit, il les appela, quasi tout en pleurs, et dit : « — Hélas ! compagnons, mon cochon m’a été volé. — » Bruno, l’ayant abordé, lui dit doucement : « C’est merveille que tu aies été sage une fois ! — » « — Hélas ! — dit Calandrino — je dis la vérité. — » « — Bien — disait