Page:Boccace - Décaméron.djvu/471

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Calandrino avait environ quarante sols qu’il lui donna.

« Bruno étant allé à Florence, chez un apothicaire de ses amis, acheta une livre de belles pilules de gingembre, et en fit faire séparément deux avec du gingembre amer, appelé gingembre de chien, qu’il fit rouler dans de la pâte fraîche d’aloès ; il les fit ensuite recouvrir de sucre, comme il avait fait faire pour les premières, et afin de ne pas les confondre avec les autres, il leur fit faire une petite marque au moyen de laquelle il pouvait fort bien les reconnaître ; puis, ayant acheté un flacon de bon vin blanc, il s’en revint à la campagne de Calandrino et lui dit : « — Tu inviteras demain matin pour boire avec toi tous ceux sur qui tu as des soupçons ; c’est jour de fête, chacun viendra volontiers, et je ferai cette nuit avec Buffamalcco l’enchantement sur les pilules ; je te les apporterai demain matin chez toi, je te les donnerai à cause de l’amitié que je te porte, et je te dirai ce qu’il te faudra dire et faire. — »

« Calandrino fit comme on lui avait dit. En conséquence, le lendemain matin, un bon nombre de jeunes gens de Florence qui se trouvaient à la campagne, ainsi que des laboureurs, étant rassemblés devant l’église, autour de l’ormeau, Bruno et Buffamalcco y vinrent avec une écuelle de pilules et un flacon de vin, et ayant fait mettre les assistants en cercle, Bruno dit : « — Seigneurs, il faut que je vous dise le motif pour lequel vous êtes ici, afin que s’il arrive quelque chose qui ne vous plaise point, n’ayez pas à m’en faire de reproches. On a volé, la nuit dernière, à Calandrino que voici un beau cochon qu’il avait, et il ne peut trouver celui qui le lui a volé. Et pour ce que d’autres que nous qui sommes présents ne peuvent l’avoir fait, il vous offre de manger chacun une de ces pilules et de boire de ce vin, afin de connaître quel est le voleur. Sachez que celui qui a volé le cochon ne pourra avaler sa pilule, qu’elle lui paraîtra au contraire plus amère que venin, et qu’il la crachera. Pour ce, avant de s’exposer à une telle vergogne en présence de tant de monde, il vaudrait peut-être mieux que celui qui a volé le cochon le dît en confession au curé, et alors je m’abstiendrai de tout ceci. — »

« Chacun de ceux qui étaient là dit qu’il en mangerait volontiers ; pour quoi, Bruno ayant fait placer Calandrino au milieu d’eux, et commençant par un bout, se mit à distribuer à chacun sa pilule. Arrivé à Calandrino, il prit une des pilules de chien, et la lui mit dans la main. Calandrino la jeta vivement dans sa bouche et se mit à la mâcher, mais à peine sa langue eut-elle senti l’aloès, que n’en pouvant supporter l’amertume, il la cracha. Chacun des assistants guettait le visage de son voisin, pour voir qui cracherait sa pilule, et Bruno n’ayant pas achevé de les distribuer toutes,