Page:Boccace - Décaméron.djvu/481

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meurait tout près de la tourelle, pour achever son entreprise. De son côté, la dame se mit en route avec sa servante et s’en alla dans sa métairie. Dès que la nuit fut venue, feignant d’aller au lit, elle envoya sa servante se coucher, et à l’heure du premier somme, sortant de la maison, elle s’en vint près de la tourelle sur la rive de l’Arno. Là, après avoir bien regardé tout autour, ne voyant et n’entendant personne, elle se dépouilla de ses vêtements, qu’elle cacha sous un buisson, et se baigna sept fois avec l’image ; après quoi, toute nue, et l’image en sa main, elle se dirigea vers la tourelle. L’écolier qui, dès la tombée de la nuit, s’était caché près de la tourelle avec son serviteur, parmi les saules et les autres arbres, avait tout vu ; quand elle passa ainsi nue, quasi à côté de lui, et qu’il vit la blancheur de son corps vaincre l’obscurité de la nuit, il regarda sa poitrine et toutes les autres parties de sa personne, et les trouvant belles, et songeant à part soi à ce que ces beautés allaient devenir en peu d’instants, il eut quelque pitié d’elle ; d’un autre côté, l’aiguillon de la chair l’assaillit soudain, et fit lever sur pied tel qui dormait, le poussant à sortir de sa cachette, à aller s’emparer de la dame, et à en faire à son plaisir ; et il fut bien près d’être vaincu par l’un et l’autre de ces deux sentiments. Mais se rappelant qui il était et quelle avait été l’injure reçue, et pour quoi et par qui, et sa colère en ayant été rallumée, il chassa la pitié et l’appétit charnel, se raffermit dans sa résolution, et laissa aller la dame.

« Celle-ci étant montée sur la tour et tournée vers le vent de bise, commença à dire les paroles que l’écolier lui avait données par écrit. Quelques instants après, ce dernier étant entré sans bruit dans la tourelle, enleva doucement l’échelle par laquelle la dame était montée sur la terrasse ; après quoi il attendit ce qu’elle devait dire et faire. La dame, après avoir dit sept fois son oraison, se mit à attendre les deux damoiselles, et son attente fut si longue — sans compter que la fraîcheur de la nuit la lui faisait paraître plus longue qu’elle n’aurait voulu — qu’elle vit l’aurore apparaître ; pour quoi, toute marrie qu’il n’en fût point advenu comme l’écolier le lui avait annoncé, elle se dit : « — Je crains bien qu’il n’ait voulu me faire passer une nuit comme celle que je lui ait fait passer ; mais si telle a été son intention, il a mal su se venger, car celle-ci n’a pas été le tiers aussi longue que le fut la sienne, sans compter que le froid était de toute autre qualité. — » Et pour que le jour ne la surprît point en cet endroit, elle voulut descendre de la tour, mais elle vit que l’échelle n’y était plus. Alors, comme si la terre lui avait soudain manqué sous les pieds, ses esprits l’abandonnèrent et elle tomba vaincue sur la terrasse de la tour.