Page:Boccace - Décaméron.djvu/482

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« Quand les forces lui revinrent, elle se mit à pleurer amèrement et à se plaindre ; et comprenant bien que tout cela était l’œuvre de l’écolier, elle se reprocha de l’avoir offensé et de s’être ensuite fiée à lui, qu’elle devait justement croire son ennemi. Elle resta longtemps plongée dans ces pensées. Puis, regardant s’il n’y avait aucun moyen de descendre, et n’en voyant point, elle se remit à pleurer, et en proie à d’amères pensées, elle se disait : « — Ô malheureuse que vont dire tes frères, tes parents, tes voisins et en général tous les Florentins, quand on saura que tu as été trouvée ici toute nue ? Ton honnêteté, jusque-là si estimée, on verra qu’elle était fausse ; et si tu essaies de trouver quelques mauvaises excuses — à la rigueur on en pourrait trouver — le maudit écolier, qui sait toutes tes affaires, ne te laissera pas mentir. Ah ! pauvre misérable, en une même heure tu auras perdu ton jeune amant qui ne t’aime plus et ton honneur ! — » Sa douleur devint alors si grande, qu’elle fut sur le point de se jeter du haut de la tour sur le sol.

« Le soleil étant levé, elle s’approcha le plus qu’elle put d’un des bords de la tour, regardant s’il ne passerait point quelque petit berger avec ses bêtes, qu’elle pût envoyer vers sa servante. Sur ces entrefaites, l’écolier qui avait dormi quelque peu au pied d’un buisson, se réveilla, la vit et fut vu d’elle. Il lui dit : « — Bonjour, Madame. Les damoiselles sont-elles venues ? — » La dame le voyant et l’entendant, se remit à pleurer fortement et le supplia de venir près de la tour pour qu’elle pût lui parler. L’écolier lui fut en cela très courtois ; sur quoi la dame s’étant mise à plat ventre sur la terrasse, ne laissa voir que sa tête sur le bord de la trappe, et dit en pleurant : « — Rinieri, vraiment si je t’ai fait passer une mauvaise nuit, tu t’es bien vengé de moi, pour ce que, bien que nous soyons en juillet, j’ai cru cette nuit, étant toute nue, que j’allais geler ; sans compter que j’ai tant pleuré sur le méchant tour que je t’ait fait et sur ma sottise de t’avoir cru, que c’est une merveille que les yeux me soient restés en tête. Et pour ce, je te prie, non pour l’amour de moi que tu ne saurais aimer, mais pour amour de toi-même, car tu es gentilhomme, de te contenter, pour venger l’injure que je t’ai faite, de ce que tu as fait jusqu’ici : fais-moi rendre mes vêtements et laisse-moi descendre d’ici ; ne cherche pas à m’enlever ce que, quand même tu le voudrais, tu ne pourrais plus me rendre, c’est-à-dire l’honneur. Et si je t’ai privé du plaisir d’être avec moi pendant cette nuit, je puis, à quelque moment que cela te plaise, t’en rendre plusieurs pour une. Contente-toi donc de cela, et comme il convient à un galant homme, qu’il te suffise d’avoir pu te venger et de me l’a-