Page:Boccace - Décaméron.djvu/49

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gens commencèrent à la visiter, à allumer des cierges, à l’adorer, à lui adresser des vœux et à suspendre des images de cire autour de son tombeau, selon la promesse faite. Le bruit de sa renommée et de sa sainteté s’accrut tellement, ainsi que la dévotion qu’on lui rendit, à lui qui était quasi inconnu, que, en quelque adversité qu’on se trouvât, on ne s’adressait pas à d’autre saint qu’à lui, et qu’on l’appela, qu’on l’appelle encore, san Ciappelletto. On affirme que Dieu a opéré par lui de nombreux miracles et en opère chaque jour en faveur de qui se recommande dévotement de lui.

« Donc, c’est ainsi que vécut et mourut ser Ciappelletto da Prato, et qu’il passa à l’état de saint, comme vous l’avez entendu. Non que je veuille nier qu’il soit possible qu’il jouisse de la béatitude en présence de Dieu ; car bien que sa vie ait été scélérate et perverse, il put à sa dernière heure avoir une telle contrition que, par aventure, Dieu l’ait eu en miséricorde et l’ait reçu dans son royaume. Mais comme cela nous est caché, je raisonne selon ce qui peut nous paraître vraisemblable, et je dis que celui-ci doit plutôt être en perdition entre les mains du diable, qu’au paradis. Et, s’il en est ainsi, la bonté de Dieu peut se manifester grandement à nous, car elle a égard non à notre erreur, mais à la pureté de la foi ; car elle nous excuse alors que nous prenons pour intermédiaire un de ses ennemis, le croyant son ami, tout comme si nous avions eu recours pour obtenir sa faveur, à un saint véritable. Pour quoi, afin que par sa grâce, en cette présente adversité et en si joyeuse compagnie, nous soyons gardés sains et saufs, louant son nom sous la protection duquel nous nous sommes réunis, ayons-le en respect, et recommandons-lui nos besoins, sûrs d’être exaucés. — » Et ici, Pamphile se tut.



NOUVELLE II

Le juif Abraham, poussé par Jeannot de Chevigné, va à la cour de Rome, et voyant la dépravation des gens d’église, il retourna à Paris et se fait chrétien.


La nouvelle de Pamphile fit en partie rire les dames qui l’approuvèrent dans son ensemble. Elle fut attentivement écoutée, et lorsqu’elle fut finie, la reine ordonna à Néiphile, qui était assise près de Pamphile, d’en dire une afin de suivre l’ordre dans lequel on avait commencé. Celle-ci, non moins courtoise de manières qu’elle était belle, répondit joyeusement ; oui, et commença de cette façon : « — Pam-