Page:Boccace - Décaméron.djvu/48

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lût pas mourir comme il a vécu ? — » Mais cependant, voyant qu’on lui avait dit qu’il serait enseveli dans l’église, ils ne se préoccupèrent pas du reste.

« Peu après, ser Ciappelletto communia, et comme son état s’aggravait considérablement, il reçut l’extrême-onction ; puis, un peu après vêpres, le jour même où il avait fait une si bonne confession, il mourut. Pour quoi, les deux frères ayant tout ordonné à ses frais pour qu’il fût honorablement enseveli, et ayant envoyé dire au couvent des moines qu’ils vinssent le soir veiller, et le matin emporter le corps, préparèrent tout ce qu’il fallait pour les funérailles. Le saint moine qui l’avait confessé, apprenant qu’il était trépassé, alla trouver le prieur du couvent, et ayant fait sonner au chapitre, démontra aux moines assemblés que ser Ciappelletto avait été un saint homme, selon qu’il avait pu s’en convaincre par sa confession ; et, dans l’espoir que par lui Dieu ferait de nombreux miracles, il leur persuada de recevoir son corps avec un grand respect et une grande dévotion. À quoi, croyant que c’était la vérité, le prieur et les autres moines consentirent. Et le soir, étant tous allés là où gisait le corps de ser Ciappelletto, ils firent autour de lui une grande et solennelle veille, et, le matin, revêtus tous de chemises et de chapes, le livre à la main et la croix portée devant eux, ils allèrent chercher le corps en grande pompe et solennité et le portèrent en leur église, suivis de presque toute la population de la ville, hommes et femmes. Quand Ciappelletto fut dans l’église, le saint moine qui l’avait confessé monta en chaire et se mit à prêcher de merveilleuses choses sur lui, sur sa vie, ses jeûnes, sa virginité, sa simplicité, son innocence, sa sainteté, racontant entre autres choses ce que ser Ciappelletto lui avait confessé en pleurant comme son plus grand péché, et comment il avait pu à grand peine lui mettre dans l’idée que Dieu dût lui pardonner. Prenant occasion de cela pour réprimander le peuple qui l’écoutait, il dit : « — Et vous, maudits de Dieu, pour le moindre fétu de paille que vous trouvez sous vos pieds, vous blasphémez Dieu, sa mère et toute la cour du paradis. — » Il parla aussi beaucoup de sa loyauté et de sa pureté, et bientôt, par ses paroles auxquelles les gens de la ville ajoutaient entièrement foi, il excita tellement en faveur du défunt la dévotion de tous les assistants, que lorsque l’office fut terminé, la foule vint lui baiser les pieds et les mains, et qu’on lui arracha tous ses vêtements, chacun se tenant fort heureux s’il pouvait en avoir un morceau. Il fallut qu’on le laissât exposé là tout le jour, afin qu’il pût être vu et visité par tous. Puis, la nuit venue, il fut honorablement enseveli sous un tombeau de marbre, dans une chapelle, et sans plus tarder, le jour suivant les