Page:Boccace - Décaméron.djvu/505

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pourriez être refusé et nous causer à nous un grand dommage ; et vous allez voir en quoi il vous faut être très ferme. Il faut que vous vous arrangiez de façon à vous trouver ce soir, sur le premier somme, sur un de ces tombeaux relevés qu’on a construits il y a peu de temps, en dehors de Santa Maria Novella, avec une de vos plus belles robes sur le dos, afin que, pour la première fois, vous comparaissiez honorablement devant la compagnie, et aussi pour ce que, — d’après ce qui nous a été dit… mais cette fois-là nous n’y étions pas — comme vous êtes gentilhomme, la comtesse entend vous faire chevalier du bain à ses frais ; là, vous attendrez jusqu’à ce que vienne vous chercher celui que nous enverrons. Et pour que vous soyez informé de tout, il viendra pour vous chercher une bête noire et cornue, pas très grande ; elle ira, faisant devant vous sur la place de grands sauts et soufflant très fort pour vous effrayer ; mais quand elle verra que vous ne vous épouvantez point, elle s’approchera doucement de vous. Quand elle sera tout près, vous descendrez alors sans crainte de dessus le tombeau, et sans penser à invoquer Dieu ou les saints, vous monterez sur son dos, et aussitôt que vous y serez monté, vous vous croiserez les mains sur la poitrine, sans toucher la bête. Alors, elle s’en ira doucement et vous portera vers nous. Mais pendant tout ce temps, si vous vous recommandez à Dieu ou aux saints, ou si vous avez peur, je vous préviens qu’elle pourrait bien vous jeter en un lieu où vous ne sentiriez pas bon ; et pour ce, si vous n’avez pas assez de cœur pour ne point trembler n’y allez pas, car vous vous nuiriez à vous-même, sans aucun profit pour nous. — »

« Le médecin dit alors : « — Vous ne me connaissez pas encore ; vous vous méfiez peut-être parce que je porte des gants aux mains et des vêtements longs. Si vous saviez ce que j’ai fait autrefois de nuit à Bologne, quand j’allais parfois avec mes camarades courir les femmes, vous seriez étonnés. Sur ma foi en Dieu, il y eut telle nuit où, une femme ne voulant pas venir avec nous — c’était une malheureuse et, qui pis est, pas plus haute que le coude — je lui donnais tout d’abord de grands coups de poing, puis l’ayant prise de force, je crois que je la portai plus d’un jet d’arbalète, et je fis tant qu’il fallut qu’elle vînt avec nous. Une autre fois, je me souviens que, n’ayant avec moi personne autre qu’un mien serviteur, je passai un peu après l’Ave Maria le long du cimetière des Frères Mineurs, où l’on avait le jour même enterré une femme, et je n’éprouvai pas la moindre peur. Pour ce, ne vous méfiez pas de mon courage, car, pour courageux et vaillant, je ne le suis que trop. Et je vous dis que pour vous