Page:Boccace - Décaméron.djvu/508

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y puait, car on n’avait pas encore pu tout nettoyer. Le médecin les voyant venir, alla à leur rencontre, disant que Dieu leur donnât le bonjour. À quoi Bruno et Buffamalcco, qui s’étaient entendus d’avance, répondirent d’un air courroucé : « — Nous ne vous en disons pas autant ; au contraire, nous prions Dieu qu’il vous donne tant de male an que vous en mourriez, comme étant le plus déloyal, le plus grand traître qui existe ; pour ce qu’il n’a point dépendu de vous, alors que nous nous efforcions de vous faire honneur et plaisir que nous n’ayions été assommés comme des chiens. Grâce à votre déloyauté, nous avons reçu cette nuit tant de coups, qu’il en faudrait moins pour qu’un âne aille à Rome ; sans compter que nous avons été sur le point d’être chassés de la compagnie dans laquelle nous avions tout préparé pour vous faire recevoir. Et si vous ne nous croyez point, regardez notre pauvre corps comme il est arrangé. — » Et s’étant retirés dans un coin, ils ouvrirent le devant de leurs vêtements et lui montrèrent leur poitrine toute peinte, qu’ils se hâtèrent de recouvrir. Le médecin voulait s’excuser et parler de sa mésaventure, et comment il avait été jeté dans la fosse ; mais Buffamalcco lui dit : « — Je voudrais qu’il vous eût jeté du haut du pont dans l’Arno. Pourquoi vous êtes-vous recommandé à Dieu et aux saints ? Ne vous avais-je point prévenu d’avance de ne point le faire ? — » Le médecin dit : « — Sur ma foi en Dieu, je ne m’y suis point recommandé. — » « — Comment — dit Buffamalcco, — vous ne vous êtes pas recommandé ! Vous vous y êtes recommandé très fort ; notre messager nous a dit que vous trembliez comme la feuille et ne saviez où vous étiez. Or, vous nous avez bien joué le tour ; mais personne ne nous le fera plus, et nous vous en ferons à vous l’honneur qu’il convient. — » Le médecin se mit à leur demander pardon et à les prier pour Dieu de ne point lui faire de reproches ; et du mieux qu’il sut il s’efforça de les apaiser. Et de peur qu’ils ne divulguassent son aventure, il leur fit depuis ce moment beaucoup plus de politesses et d’amitiés qu’il ne leur en avait fait auparavant, les engageant souvent à sa table et autres choses semblables. C’est ainsi, comme vous venez de l’entendre, qu’on enseigne le bon sens à qui n’en a point appris à Bologne. — »