Page:Boccace - Décaméron.djvu/510

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d’écorcher les hommes, dès qu’elles apercevaient un marchand étranger, elles couraient s’informer au livre de la douane de ce qu’il possédait et de ce qu’il pouvait faire ; puis, par leurs agaceries et leurs avances amoureuses, par leurs doux propos, elles s’ingéniaient à amorcer ces marchands et à les faire tomber dans leurs lacs amoureux. Elles en ont déjà séduit un grand nombre auxquels elles ont soutiré des mains une bonne partie de leurs marchandises, sinon toutes ; il y en a même qui y ont laissé la marchandise, le navire, la chair et les os, si doucement la barbière a su mener le rasoir.

« Or, il n’y a pas encore longtemps, il advint, qu’envoyé par ses maîtres, arriva à Palerme un de nos jeunes florentins dit Nicolo da Cignano, bien qu’il s’appelât réellement Salabaetto, avec un si fort chargement de draps de laine qui lui restait de la foire de Salerne, qu’il pouvait bien valoir cinq cents florins d’or. Après en avoir remis la liste aux douaniers, il les mit dans un magasin, et sans trop montrer grande presse de les vendre, il se mit à se divertir par la ville. Comme il était frais et blond, fort beau et bien portant, il advint qu’une de ces barbières qui se faisait appeler madame Blanchefleur, ayant eu vent de ses faits et gestes jeta l’œil sur lui. S’en étant aperçu et pensant que c’était une grande dame, il crut qu’il lui avait plu pour sa beauté, et il résolut de mener très secrètement cette amourette. Sans en rien dire à personne, il se mit à passer et à repasser devant la maison de la dame. Celle-ci, s’en étant aperçue, commença par l’allumer avec quelques œillades pour lui faire voir qu’elle se consumait pour lui, puis elle lui envoya secrètement une de ses femmes qui connaissait admirablement l’art du maquerellage. Cette femme, quasi les larmes aux yeux, après forces paroles, lui dit qu’avec sa beauté et ses manières plaisantes, il avait séduit sa dame à ce point qu’elle n’avait de repos ni le jour ni la nuit ; et pour ce, quand il lui plairait, elle désirait par-dessus tout pouvoir se rencontrer avec lui secrètement dans une maison de bains. Puis, ayant tiré un anneau de sa bourse, elle le lui donna de la part de sa dame.

« Salabaetto, entendant cela, fut l’homme le plus joyeux qu’il y eut jamais ; il prit l’anneau, le porta à ses yeux, et le baisa ; puis il le mit à son doigt et répondit à la bonne femme que si madame Blanchefleur l’aimait, elle en était bien payée, pour ce que lui l’aimait plus que sa propre vie, et qu’il était tout prêt à aller la trouver dès que cela lui ferait plaisir et à quelque heure que ce fût. La messagère étant donc retournée vers sa dame avec cette réponse, revint peu après dire à Salabaetto à quelle maison de bains il devait aller l’attendre le lendemain à l’heure de vesprée. Sala-