Page:Boccace - Décaméron.djvu/512

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elle fit revenir les esclaves et ils se revêtirent ; puis, buvant de nouveau et mangeant des confetti, ils se restaurèrent quelque peu et se lavèrent le visage et les mains avec les eaux de senteur susdites. Alors, désirant partir, la dame dit à Salabaetto : « — Si cela t’agrée, ce me serait à moi une grande faveur que tu t’en vinsses ce soir souper et coucher avec moi. — » Salabaetto qui déjà était pris par la beauté et par la grâce rusée de cette femme, croyant fermement être aimé d’elle comme s’il eût été l’âme de son corps, répondit : « — Madame, tout ce qui peut vous plaire m’agrée très fort, et pour ce, ce soir et toujours, j’entends faire ce qu’il vous plaira, et ce que vous m’ordonnerez. — »

« Sur ce, la dame étant retournée chez elle, et ayant fait orner sa chambre de ce qu’elle avait de plus beau fit apprêter un splendide souper et attendit Salabaetto. Celui-ci, dès que l’obscurité fut un peu venue, s’en alla la rejoindre, et ayant été joyeusement reçu, soupa en grande liesse et admirablement servi. Puis, étant entrés dans la chambre de la dame, il y sentit une merveilleuse odeur de bois d’aloès ; il vit un lit très riche, sur les colonnes duquel étaient sculptés des oiseaux de Chypre, et une foule de beaux vêtements sur les porte-manteaux. Toutes ces choses ensemble, et chacune d’elles en particulier, lui firent penser que sa maîtresse devait être une grande et riche dame. Bien qu’il eût entendu murmurer le contraire sur sa façon de vivre, il ne le voulut croire pour rien au monde ; et s’il pensait qu’elle avait déjà bien pu se jouer de quelques imbéciles, il ne pouvait s’imaginer qu’une pareille chose dût lui arriver à lui. Il coucha donc cette nuit avec elle, à son grandissime plaisir, s’en éprenant de plus en plus. Le lendemain matin, la dame lui ceignit une belle et jolie ceinture d’argent, lui donna une belle bourse et lui dit : « — Mon doux Salabaetto, je me recommande à toi ; et de même que ma propre personne, tout ce qui est ici est à ton service, ainsi que tout ce qui dépend de moi. — » Salabaetto, joyeux, l’accola et la baisa, puis étant parti de chez elle, il s’en alla là où les autres marchands se tenaient d’habitude.

« Il revit de cette façon plusieurs fois la dame, sans que cela lui coûtât la moindre chose du monde, et de plus en plus épris d’elle. Sur ces entrefaites, il vendit ses marchandises comptant et avec un bon gain, ce que la dame apprit sur-le-champ, non par lui, mais par d’autres. Salabaetto étant un soir allé la voir, elle se mit à plaisanter et à jouer avec lui, à l’accoler et à le baiser, se montrant si fort éprise qu’elle paraissait devoir mourir d’amour dans ses bras ; elle voulait par-dessus le marché, lui donner deux magnifiques nappes d’argent qu’elle avait, ce que Salabaetto refusait d’accepter, ayant déjà reçu d’elle, à diverses reprises, pour une